Venus Juno Aeneas Louvre

Sur le silence

3★
20 mn

Il s’agit d’un des premiers emblèmes d’Alciat : il apparaît en troisième position dans les premières éditions 1. Dans le classement thématique introduit plus tard dans les éditions lyonnaises par Barthélemy Aneau, il intervient encore assez vite, classé sous la vertu Fides (« Foi », mais aussi « Fidélité ») : le silence gardé est sans doute associé à l’idée de loyauté et de fiabilité.

Découvrons l’emblème

Les poèmes latins de l’Antiquité classique n’ont en général pas de titre. Dans la poésie néo-latine, ils en ont parfois. La préposition in suivie de l’accusatif peut simplement introduire le sujet, comme c’est le cas ici. Elle est un synonyme du classique de + ablatif (« sur, au sujet de »).

In Silentium

A scholar with a finger to his lips in front of an open book, in a small room

Cum tacet haud quicquam differt sapientibus amens :

Stultitiae est index linguaque uoxque suae.

Ergo premat labias, digitoque silentia signet ,

Et sese Pharium uertat in Harpocratem.

L'emblème est constitué de deux distiques élégiaques (formés d'un hexamètre dactylique suivi d'un pentamètre). Le sujet des verbes de ces quatre vers apparaît à la fin du premier hexamètre dactylique : c’est l’amens (a-mens : littéralement celui qui est privé d’intelligence, de sens, de mens, donc l’insensé). Le premier pentamètre explicite l’affirmation du vers précédent.

  • Premat vient du verbe premo, -is, -ere ; signet de signo, -as, -are et uertat de uerto, -is, -ere. À quels modes sont-ils ? Comment faut-il les traduire par conséquent ?

Du premier au deuxième distique, on passe donc d’une forme de sage constat à un ordre, au subjonctif. Le deuxième distique enjoint un geste à « l’insensé », que la gravure donne à voir. Le dernier vers explicite la référence culturelle à l’arrière-plan de l’épigramme et de la représentation figurée : l’insensé, par cette posture, se met à ressembler au dieu égyptien Harpocrate. Plusieurs statues et représentations figurées, de l’Antiquité jusqu’en plein XVIIIe siècle, le représentent un doigt sur la bouche, pour inviter au silence.

Explorons les sources grecques et latines de cet emblème

Le premier distique délivre, à première vue, une sagesse de bon sens : le silence est un parti pris raisonnable, puisqu’il permet de dissimuler ses failles, ignorance ou folie… Ces deux vers ont en réalité une source savante car ils s’inspirent de l’épigramme X, 98 de l’Anthologie palatine 2. Alciat connaît bien cette anthologie redécouverte à la Renaissance. En effet, il a participé, avec d’autres humanistes, à un recueil d’épigrammes traduites ou adaptées du grec au latin extraites de l’Anthologie palatine.

<ΤΟΥ ΑΥΤΟΥ> (ΠΑΛΛΑΔΑ)

Πᾶς τις ἀπαίδευτος φρονιμώτατός ἐστι σιωπῶν,

τὸν λόγον ἐγκρύπτων ὡς τάθος αἰσχρότατον.

<LE MEME> (PALLADAS)

L’ignorant se montre très sage quand il se tait,

cachant son bavardage comme une plaie honteuse.

Comparer cette épigramme aux deux premiers vers de l’emblème.

Le vers 3 de l’épigramme intitulée In silentium fait allusion à un geste traditionnellement attribué par les Anciens au dieu égyptien Horus-Harpocrate, fils d’Isis, souvent représenté sous les traits d’un enfant. Ovide, dans les Métamorphoses l’évoque à l’aide de la périphrase suivante. Essayez de le traduire 3 :

Quique premit uocem digitoque silentia suadet. 

Ovide, Métamorphoses, IX, 692

Plutarque, grec du IIe s. ap. J.-C. s’intéresse aux cultes égyptiens. Dans le traité des Œuvres morales intitulé Isis et Osiris, il rapporte ainsi la signification de ce geste 4 :

τὸν δ´ Ἁρποκράτην οὔτε θεὸν ἀτελῆ καὶ νήπιον οὔτε χεδρόπων τινὰ νομιστέον, ἀλλὰ τοῦ περὶ θεῶν ἐν ἀνθρώποις λόγου νεαροῦ καὶ ἀτελοῦς καὶ ἀδιαρθρώτου προστάτην καὶ σωφρονιστήν· διὸ τῷ στόματι τὸν δάκτυλον ἔχει προσκείμενον ἐχεμυθίας καὶ σιωπῆς σύμβολον […].

Quant à Harpocrate, il ne faut voir en lui ni un dieu avorton, ni un enfant encore balbutiant, ni non plus un dieu légume, mais celui qui surveille et dirige le discours théologique parmi les hommes, discours balbutiant, chétif et mal membré. Voilà pourquoi Harpocrate tient un doigt appliqué sur sa bouche : c’est un symbole de discrétion et de silence

Fragonard

Dans l’Antiquité, ce geste a pu être interprété comme une invitation à respecter le silence qui doit accompagner les rites d’initiation aux mystères. À la Renaissance, les humanistes aiment faire intervenir dans leurs textes ou leurs images ce geste et son symbolisme ; ils l’inscrivent dans une longue tradition néoplatonicienne et chrétienne qui voit dans le silence l’approche la plus adéquate possible du divin. Aux XVIIe-XVIIIe siècle, les représentations du dieu Harpocrate, ou de Cupidon en Harpocrate, déplacent la signification sur d’autres terrains. Politique et diplomatique : à la cour de Louis XIV, la figure d’Harpocrate est sollicitée pour évoquer la discrétion nécessaire en ces domaines. Au siècle des Lumières, Harpocrate est parfois représenté sous les traits d’un petit Cupidon, et son geste constitue alors comme dans le tableau de Fragonard intitulé L’escarpolette, d’un clin d’œil amusé à la galanterie érotique de la scène 5.

Confrontons texte et images

  • Regardez quatre gravures différentes de cet Emblème. Quelles différences et quelles ressemblances pouvez-vous constater entre elles ?
Bibliomane
  • Comparez avec la gravure ci-contre de la Nef des fous de Sébastien Brant (1494), qui figure le «  fou de livres  » , qui en possède beaucoup mais ne les lit pas. Le personnage représenté dans les livres d’Emblèmes d’Alciat est-il une représentation figurée évidente du « fou » ?
  • Quel peut être l’effet visé par ce décalage ?

La gravure de l’édition de 1534 nous fait voir un lettré, sans doute gradué de l’université – il porte une toge et un bonnet typiques – debout dans une pièce. Celle-ci ressemble à un cabinet de travail (studiolo selon le terme italien caractéristique de la Renaissance) : un livre est ouvert sur un pupitre, une étagère en hauteur comporte quelques livres, la pièce reçoit de la lumière par plusieurs ouvertures et par une bougie. La gravure met en scène de manière plaisante, et sans doute ironique, un érudit qui se soumettrait à l’injonction délivrée par l’épigramme. Est-il le fou du premier distique ? On peut penser à d’autres œuvres de la Renaissance, comme La Nef des fous de Sébastien Brant (1494), et L’Éloge de la Folie d’Érasme (1511), qui incluent dans leur satire de l’humanité un regard autocritique et ironique sur les universitaires et les érudits que sont les humanistes eux-mêmes. À moins que le personnage de la gravure ne soit à comprendre comme un Harpocrate moderne, qui guide le lecteur sur la voie d’un juste usage du silence, dans la lignée des sages de l’Antiquité aussi bien que des théologiens chrétiens qui recommandent une approche apophatique de Dieu.

Les gravures de cet Emblème ont varié selon les éditions. Mais il est frappant que toutes aient suivi l’interprétation de la première, en faisant du personnage mis en scène un lettré. Dans les éditions de 1531 et de 1534, l’érudit est debout, ce qui n’est pas la posture la plus attendue. Cette attitude le rapproche peut-être davantage de plusieurs représentations antiques et renaissantes du dieu Harpocrate. Des éditions plus tardives des Emblèmes d’Alciat comportent des gravures dans lesquelles le cabinet de travail devient plus réaliste et la bibliothèque plus riche. Le lettré adopte une attitude plus attendue : assis à sa table de travail, avec devant lui un encrier et un livre ouvert.

  1. Alciat, Emblematum libellus, Paris, Ch. Wechel, 1534, p. 7.
  2. Anthologie grecque, Première partie Anthologie palatine, t. IX, livre X, texte établi par Jean Irigoin et Francesca Maltomini, traduit, présenté et annoté par Pierre Laurens, Paris, Les Belles Lettres, 2011, p. 35.
  3. Ovide, Métamorphoses, t. II (VI-IX), texte établi et traduit par Georges Lafaye, Paris, Les Belles Lettres, 1970,  p. 115 (traduction modifiée).
  4. Plutarque, Œuvres morales, t. V, 2e partie, Isis et Osiris, texte établi et traduit par Christian Froidefond, Paris, Les Belles Lettres, 1988, p. 237-238.
  5. Pour ces avatars d’Harpocrate aux XVIIe et XVIIIe siècles, voir Laurent Bricault, « Harpocrate au secret. De quelques anamorphoses d’Horus l’Enfant », Pallas 108, 2018, p. 257-268.
Par Anne-Hélène Klinger-Dollé
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