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Le renard et le masque

3★
25 mn

Les fables d'Ésope font partie des sources antiques auxquelles Alciat aime puiser. Celles-ci ont connu d'ailleurs, avant Alciat, bien des réécritures et métamorphoses, à commencer par leur adaptation, de prose en vers, par l'écrivain latin Phèdre.

À la Renaissance, plusieurs humanistes s'intéressent aux fables, en proposent et en écrivent. Les relations entre le genre de l'Emblème et celui de la fable au XVIe siècle sont d'ailleurs riches dans les deux sens. Plusieurs Emblèmes d'Alciat ont pour sujet des fables antiques. Réciproquement, des auteurs de livres d'Emblèmes élaborent aussi des livres de fables, qui s'inspirent dans leur présentation du livre d'Emblème, avec sa tripartition caractéristique (titre, poème, gravure). C'est ainsi le cas du Français Gilles Corrozet, chez lequel nous lirons tout à l'heure une fable proche de celle qu'Alciat reprend dans l'Emblème qu'il intitule Mentem non formam plus pollere.

Découvrons l'Emblème d'Alciat

Pour vous familiariser avec la trame de l'histoire, voici sa version originale, chez Ésope.

Ἀλώπηξ πρὸς μορμολύκειον

Ἀλώπηξ εἰς οἰκίαν ἐλθοῦσα ὑποκριτοῦ καὶ ἕκαστα τῶν αὐτοῦ σκευῶν διερευνωμένη, εὗρε καὶ κεφαλὴν μορμολυκείου εὐφυῶς κατεσκευασμένην, ἣν καὶ ἀναλαβοῦσα ταῖς χερσὶν ἔφη· « Ὢ οἵα κεφαλή, καὶ ἔγκεφαλον οὐκ ἔχει. »

Ὁ μῦθος πρὸς ἄνδρας μεγαλοπρεπεῖς μὲν τῷ σώματι, κατὰ ψυχὴν δὲ ἀλογίστους.

Le renard et le masque

Un renard s’étant glissé dans la maison d’un acteur, fouilla successivement toutes ses hardes, et trouva, entre autres objets, une tête de masque artistement travaillée. Il la prit dans ses pattes et dit : « Oh ! quelle tête ! mais elle n’a pas de cervelle. »

Cette fable convient aux hommes magnifiques de corps, mais pauvres de jugement.

Ésope, Fables, 43. Texte édité et traduit par Émile Chambry, CUF.

Et la voici chez Phèdre. Essayez de la traduire. Les deux premiers vers contiennent de manière très concise l'histoire, alors que les deux vers suivants renferment une morale un peu différente.

Vulpis ad personam tragicam

Personam tragicam forte uulpes uiderat :

«  O quanta species, inquit, cerebrum non habet !  »

Hoc illis dictum est quibus honorem et gloriam

Fortuna tribuit, sensum communem abstulit.

Phèdre, Fables, I, 7, texte édité et traduit par Alice Brenot, CUF.

Voir la traduction de la fable de Phèdre.

Regardons maintenant «  l'Emblème  » inventé par Alciat.

Mentem non formam plus pollere.

Renard Et Masque 1534
Alciat, Emblèmes, Paris, Ch. Wechel, 1534

Ingressa uulpes  in Choragi pergulam,

Fabre expolitum inuenit humanum caput,

Sic eleganter fabricatum, ut spiritus

Solum deesset, caeteris uiuisceret :

Id illa cum sumpsisset in manus, ait,

Hoc quale caput est, sed cerebrum non habet.

Contrairement à la majorité des Emblèmes, la présente épigramme n’est pas composée de distiques élégiaques mais de trimètres iambiques.

  • Le titre prend ici la forme d’une proposition infinitive qui explicite la morale de l’Emblème. Il faut sous-entendre une proposition principale introductive du type « Cet Emblème enseigne que...  ». Essayez de le traduire. La morale est-elle exactement la même que chez Ésope et Phèdre ?
  • Comment l'épigramme se conclut-elle, à l'inverse de la fable d' Ésope et de Phèdre ? Quel peut être l'effet recherché ?
  • Le texte de Phèdre traduit bien la mention du « masque théâtral » présente chez Ésope par l'expression personam tragicam. En revanche, Alciat ne parle pas explicitement de « masque ». Quelle expression emploie-t-il ?
  • Que pensez-vous de la proximité entre le texte d'Alciat et la gravure de cette édition des Emblèmes publiée à Paris en 1534 ?
  • Regardez les gravures de trois autres éditions des Emblèmes, publiées entre 1531 (première édition, à Augsbourg) et 1621 pour l'édition padouane. Quelles remarques pouvez-vous faire sur les ressemblances et les différences entre ces différentes illustrations ? Sur quels points s'écartent-elles du texte ?
Renard Et Masque 1531
Alciat, Emblèmes,
Augsbourg, H. Steyner, 1531
Renard Et Masque 1550
Alciat, Emblèmes,
Lyon, G. Rouillé pour M. Bonhomme, 1550
Renard Et Masque 1621
Alciat, Emblèmes,
Padoue, P. P. Tozzi, 1621

L'animal vous paraît-il être de manière toujours évidente un renard ?

Vie et métamorphoses d'une fable

Lisez l'adaptation des fables d'Ésope proposée par Gilles Corrozet (1510-1568), écrivain polygraphe français qui est aussi l'auteur d'un livre d'Emblèmes en français, l'Hecatomgraphie (Paris, D. Janot, 1540), que vous pouvez découvrir sur le site de l'Université de Glasgow consacré aux livres d'Emblèmes français.

La fable française de Gilles Corrozet (1542)

Du Loup et de la tête

Vn loup chez un tailleur d'images

Trouva entre maints personnages

Une tête d'homme bien faite,

Et par l'art de l'ouvrier parfaite.

Il n'en vit jamais de pareille,

Il la regarde et s'émerveille,

Il la remue et touche aussi,

Puis après il va dire ainsi :

O belle tête en artifice,

Je reconnais en toi un vice,

Tu as de beauté grand' largesse,

Mais tu n'as ne sens ne sagesse.

La grande beauté d'humain corps,

Qui se démontre par dehors

N'est à louer, si avec elle

N'est science spirituelle.

Si de beauté sommes doués,

Nous n'en devons être loués,

Sinon qu'avec telle beauté,

Fussent joints prudence et bonté.

Car le fol quelque beau qu'il soit,

De s'en priser il se deçoit,

Sa folie imprudente et vaine

Est cause qu'on le tient en haine.

  • Quelles différences et quelles ressemblances voyez-vous avec les versions d' Ésope et de Phèdre ?
  • En quoi certaines différences rejoignent-elles des détails contenus dans les gravures des Emblèmes d'Alciat qui s'écartent du texte de l'épigramme ?

La fable « Le renard et le buste » de Jean de La Fontaine

Finissons par la plus virtuose de ces versions sans doute, celle de Jean de La Fontaine. Masque ou sculpture ? Voyez comment La Fontaine mobilise les deux éléments, mais différemment. Le premier sur un plan purement métaphorique, le deuxième sur un plan concret.

Les grands, pour la plupart, sont masques de théâtre ;]

Leur apparence impose au vulgaire idolâtre.

L’âne n’en sait juger que par ce qu’il en voit :

Le renard, au contraire, à fond les examine,

Les tourne de tout sens ; et, quand il s’aperçoit

Que leur fait n’est que bonne mine,

Il leur applique un mot qu’un buste de héros

Lui fit dire fort à propos.

C’était un buste creux, et plus grand que nature.

Le renard, en louant l’effort de la sculpture:

« Belle tête, dit-il ; mais de cervelle point. »

Combien de grands seigneurs sont bustes en ce point !]

Jean de La Fontaine, Fables, 1, 14

Une belle gravure illustrant cette fable vous permet de voir comment le masque antique a été supplanté par un buste classique impressionnant.

Le Renard Et Le Buste La Fontaine
Gravure de Pieter Franciscus Martenisie d'après un dessin de J.-B. Oudry,
Fables de La Fontaine, Paris, Desaint et Saillant, 1755-1759
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