Venus Juno Aeneas Louvre

Hector défunt insulté

2★
30 mn

La mort d'Hector

Tout d'abord, relisons le récit de la mort d'Hector, tué par Achille, au chant XXII de l'Iliade. Le site Hodoi Elektronikai propose la traduction d'Eugène Lasserre (Paris, Classiques Garnier, 1950).

  • Lisez des vers 208 à 399 : quelles sont les grandes étapes de ce récit ?
  • En quoi le comportement d'Achille et des Achéens à l'égard du cadavre d'Hector est-il particulièrement dégradant ?

Nous pouvons regarder plus particulièrement les vers 369-375 1, importants pour l'emblème d'Alciat que nous allons découvrir :

[…] ἄλλοι δὲ περίδραμον υἷες Ἀχαιῶν,

οἳ καὶ θηήσαντο φυὴν καὶ εἶδος ἀγητὸν

Ἕκτορος· οὐδ᾽ ἄρα οἵ τις ἀνουτητί γε παρέστη·

ὧδε δέ τις εἴπεσκεν ἰδὼν ἐς πλησίον ἄλλον·

« ῍Ω πόποι, ἦ μάλα δὴ μαλακώτερος ἀμφαφάασθαι

Ἕκτωρ ἢ ὅτε νῆας ἐνέπρησεν πυρὶ κηλέῳ. »

῝Ως ἄρα τις εἴπεσκε καὶ οὐτήσασκε παραστάς.

Les fils des Achéens de tous côtés accourent. Ils admirent la taille, la beauté enviable d’Hector. Aucun d’eux ne s’approche sans lui porter un coup, et chacun alors de dire en regardant son voisin : « Oh ! oh ! cet Hector-là est vraiment plus doux à palper que celui qui naguère livrait nos nefs à la flamme brûlante ! » Voilà comme tous parlent, pour s’approcher ensuite et frapper le mort.

La mort d'Hector est l'une des pages les plus célèbres de l'Iliade. Voici une épigramme très concise conservée dans l'Anthologie palatine (épigramme XVI, 4) 2. L'Anthologie palatine est une collection d'épigrammes grecques d'époques très diverses, redécouverte à la Renaissance. Dans cette épigramme, c'est Hector mort lui-même qui parle :

Βάλλετε νῦν μετὰ πότμον ἐμὸν δέμας, ὅττι καὶ αὐτοὶ

νεκροῦ σῶμα λέοντος ἐφυβρίζουσι λαγωoί.

Frappez donc maintenant mon corps sans vie : les lièvres aussi du lion mort outragent le cadavre

La mort d'Hector et le sort réservé à son cadavre ont été représentés dans l'Antiquité. En voici un exemple.

Hector Louvre
Leucythe peint : Hector traîné par le char d'Achille, Grèce, Ve siècle avant J.-C., Musée du Louvre, CA 601

Vous pouvez lire quelques lignes de commentaire iconographique de ce vase sur le site de la Bnf.

Hector et le comportement des lâches à l'égard de héros morts, d'après les Adages d'Érasme

Érasme a écrit un best-seller maintes fois augmenté au cours de sa vie : les Adages. Il s'agit d'expressions figurées remarquables tirées des textes antiques grecs et latins, qui méritent d'être retenues, comprises et réemployées par tous ceux qui veulent manier un latin ou (plus rarement) un grec humaniste à la Renaissance. Ce petit livre, dont la première édition, publiée à Paris en 1500, visait explicitement un public scolaire, est devenu l'un des livres les plus fréquentés de la Renaissance. On retrouve des adages d'Érasme chez les grands écrivains de la Renaissance, néo-latins, mais aussi français, comme Rabelais ou Du Bellay. Chaque expression est suivie d'un commentaire qui peut être court ou plus développé, tellement parfois qu'il constitue une sorte d'essai avant la lettre. Le commentaire d'un adage donne en général son sens originel, ses principales occurrences dans les textes antiques, les contextes dans lesquels on pourrait l'utiliser, et d'autres considérations plus ou moins étroitement reliées à l'expression donnée.

Voici l'adage 3682, dans la traduction des Belles-Lettres 3. Nous donnons l'adage en latin puis son commentaire en français.

MORTVO LEONI ET LEPORES INSVLTANT

Il existe une épigramme grecque dont l'argument est tiré du chant 22 de l'Iliade d'Homère, lorsque Hector, déjà tué par Achille, est cerné par les Grecs, qui s'en prennent au mort ; il n'y eut personne qui n'infligeât une blessure au défunt. Voici ce que dit Homère :

Les autres Grecs accourent , encerclent le cadavre

D'Hector, frappés de stupeur devant son allure et sa beauté majestueuses ;

Et pourtant pas un seul de tous ceux qui sont là n'épargnent une blessure au mort.

Et un peu plus loin :

Ainsi chacun parlait, s'approchant, le blessant tout ensemble.

Voici ce que dit l'épigramme :

De vos traits maintenant frappez mon corps sans vie :

Même le lièvre ose s'en prendre au lion mort.

On a parlé ailleurs [dans les adages 153, 2541, 3548] de ceux qui mordent les morts, lorsqu'ils luttent contre des spectres et se battent contre des ombres.

  • En vous aidant de la source de l'adage, l'épigramme de l'Anthologie palatine déjà citée, et de l'aide à la traduction si nécessaire, traduisez en analysant la construction syntaxique Mortuo leoni et lepores insultant.
  • Comment le court commentaire de cet adage est-il construit ?

Promenons-nous maintenant dans les Adages, à la découverte de deux adages en lien thématiquement avec celui que nous venons de lire.

ADAGE 153 : CVM LARVIS LVCTARI

Se dit de ceux qui accablent les morts de leurs malédictions [ii, qui uita defunctos insultantur maledictis], ce qui est l'action la plus indigne d'un honnête homme. [...]

Pline rappelle cela lorsqu'il écrit, dans la préface de son Histoire naturelle : « Et comme on disait qu'Asinius Pollion préparait contre Plancus des discours qui ne seraient publiés qu'après la mort de celui-ci par Pollion lui-même ou ses enfants, afin que Plancus ne pût répondre, celui-ci déclara non sans subtilité : "Il n'y a que les fantômes pour se battre avec les morts [Cum mortuis non nisi laruas luctari]." »

Erasme de Rotterdam, Les Adages, éd. cit., t. 1, p. 174.

ADAGE 2541 MORTVI NON MORDENT

Cette phrase est couramment répétée encore aujourd'hui. Je crois qu'elle est née de l'apophtegme de Théodore de Chios, qui fut le maître de rhétorique du roi Ptolémée. En effet, après qu'il eût été admis au conseil, comme on discutait pour savoir si l'on devait chasser Pompée d'Égypte ou l'y admettre, il conseilla de l'accueillir pour le tuer, ajoutant les propos suivants : « Les morts ne mordent pas. » Plutarque le rapporte dans la Vie de Pompée.

Erasme de Rotterdam, Les Adages, éd. cit., t. 3, p. 261.
  • Quel est le sens de larua en latin classique ?
  • Dans l'adage 154, dans la parole qu'aurait dite Plancus, rapportée par Pline l'Ancien, qui sont les personnes traitées de laruas ?
  • Dans l'adage 154, tel qu'Érasme le commente, qui, au contraire est désigné par le terme larua dans l'expression cum laruis luctari ?
  • Essayez de traduire l'adage 2541. L'éditeur des Belles Lettres renvoie à cet adage à propos de la fin du commentaire de l'adage 154 : « On a parlé ailleurs [dans les adages 153, 2541, 3548] de ceux qui mordent les morts, lorsqu'ils luttent contre des spectres et se battent contre des ombres. » Qu'en pensez-vous ?

Le recueil poétique des Emblèmes d'Alciat constitue un divertissement de lettré, un jeu érudit où sont réunies diverses sources, à la fois antiques et humanistes, pour créer de nouveaux « objets de papier » plaisants et savants : les Emblèmes. Les Adages sont souvent utilisés par Alciat. Les titres qu'il donne à ses Emblèmes en particulier reprennent plus d'une fois tel ou tel adage.

Dans les Emblèmes d'Alciat

Découvrons l'Emblème d'Alciat consacré à la mort d'Hector. Il figure dès la première édition des Emblèmes, publiée à Augsbourg en 1531. Comme c'est le cas le plus souvent dans le recueil d'Alciat, un titre, qui ici prend le sens d'une recommandation, est suivi d'une gravure, puis d'une épigramme en distiques élégiaques.

Cum laruis non luctandum

Hector 1534

Aeacidae moriens percussu cuspidis Hector,

Qui toties hosteis uicerat ante suos,

Comprimere haud potuit uocem insultantibus illis,

Dum curru et pedibus nectere uincla parant :

« Distrahite ut libitum est, sic cassi luce leonis

Conuellunt barbam uel timidi lepores. »

Alciat, Emblèmes, Paris, Ch. Wechel, 1534, p. 61
  • Essayez de traduire le titre et l'épigramme de l'Emblème.
  • En prenant en compte les trois éléments de l'Emblème d'Alciat (titre, gravure, épigramme), montrez comment à la fois ils jouent entre eux et mobilisent les sources implicites (Homère, l'Anthologie palatine, les Adages) que nous avons vues antérieurement.

Voici les gravures de cet Emblème dans plusieurs éditions des Emblèmes d'Alciat.

  • Que remarquez-vous quant au choix fondamental fait par ces gravures ?
  • Que dire de la ressemblance et des différences entre ces gravures ?

  1. Homère, Iliade, XXII, 369-375, texte édité et traduit par Paul Mazon, Paris, Les Belles Lettres, 1998.
  2. Anthologie de Planude, 16, 4, texte édite et traduit par Robert Aubreton avec le concours de Félix Buffière, Paris, Les Belles Lettres, 1980.
  3. Érasme de Rotterdam, Les Adages, Jean-Christophe Saladin (dir.),Paris, Les Belles Lettres, 2011, t. 4, p. 315.
Par Sara Patané et Anne-Hélène Klinger-Dollé
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