Venus Juno Aeneas Louvre

Ganymède

3★
35 mn

Cet emblème met en jeu une figure de la mythologie gréco-romaine remarquable, Ganymède, et ses interprétations allégoriques. Vous pouvez lire le titre de l'emblème et vous aider de la gravure pour comprendre le poème.

Découvrons l'emblème « Il faut se réjouir en Dieu »

In Deo laetandum.

1. Aspice ut egregius puerum Iouis alite pictor

Fecerit Iliacum summa per astra uehi.

3. Quisne Iouem tactum puerili credat amore ?

Dic haec Maeonius finxerit unde senex ?

5. Consilium mens atque Dei cui gaudia praestant,

Creditur is summo raptus adesse Ioui.

  • Que voyez-vous sur la gravure ? Faites une rapide recherche sur le personnage de Ganymède. Quel épisode essentiel du mythe de Ganymède est ainsi évoqué ?
  • L'épigramme est composée de trois distiques. À quel mode le premier verbe est-il ? Quel positionnement du lecteur cela suggère-t-il ?
  • Qu'est-ce qui caractérise le deuxième distique ?
  • La réponse donnée dans le troisième distique correspond-elle à ce que vous attendiez ? Quel type de lecture propose-t-elle ?

Explorons le mythe de Ganymède à travers ses sources antiques et ses interprétations ultérieures

Le mythe de Ganymède est ancien, comme l'atteste sa présence au chant X de l'Iliade :

Trôs, qu’Érichtonios engendra, fut roi des Troyens ; de Trôs, à son tour, trois fils irréprochables naquirent, Ilos, Assaracos, et Ganymède, rival des dieux, qui devint le plus beau des mortels. Celui-ci, les dieux le ravirent au ciel pour verser à boire à Zeus, afin que, vu sa beauté, il fût parmi les immortels. 

Iliade X, 232 et sq.

D’autres textes grecs et latins évoquent le mythe de Ganymède, ou en discutent la signification. Chez Platon (Les Lois, I, 636 c), le mythe est présenté comme une invention des Crétois – traditionnellement considérés dans l’Antiquité comme peu fiables – dans le but de justifier l’amour entre hommes et adolescents. Le personnage de l’Athénien qui rapporte cette tradition dénonce en réalité l’amour entre hommes comme contre nature et voué à la seule recherche des plaisirs :

 Πάντες δὲ δὴ Κρητῶν τὸν περὶ Γανυμήδη μῦθον κατηγοροῦμεν ὡς λογοποιησάντων τούτων· ἐπειδὴ παρὰ Διὸς αὐτοῖς οἱ νόμοι πεπιστευμένοι ἦσαν γεγονέναι, τοῦτον τὸν μῦθον προστεθηκέναι κατὰ τοῦ Διός, ἵνα ἑπόμενοι δὴ τῷ θεῷ καρπῶνται καὶ ταύτην τὴν ἡδονήν.

Or, tous nous accusons les Crétois d’avoir inventé la fable de Ganymède : comme on croyait que leurs lois avaient Zeus pour auteur, ils y ont ajouté, dit-on, cette fable à la charge de Zeus afin d’avoir, selon eux, le dieu pour modèle quand ils jouissent comme lui de ce plaisir.

Cette lecture se retrouve ensuite chez Pères de l’Église dans le cadre d’une mise en cause de la mythologie païenne. Xénophon (Banquet, VIII, 30) est la source la plus directement pertinente pour cet emblème d’Alciat. C’est d’ailleurs à lui que renvoie Claude Mignault, commentateur d’Alciat dès la deuxième moitié du XVIe siècle. Xénophon offre une lecture allégorique du mythe qui lui confère un sens spiritualisant 1 : Ganymède symbolise l’homme qui se détache de ses attaches corporelles pour s’élever par l’intelligence. L’étymologie du nom propre « Ganymède », rappelée par l’inscription qui figure sur la gravure de 1534 (absente de la version de 1531), est sollicitée par Xénophon en renfort de sa lecture. « Ganymède » viendrait de ganusthai medesi (« être réjoui par les pensées, par l’intelligence »). Le mythe est évoqué par le personnage de Socrate, mis en scène par Xénophon, pour prouver que la mythologie recommande l’amour des âmes, et non des corps.

 Καὶ ἐγὼ δέ φημι καὶ Υανυμήδην οὐ σώματος ἀλλὰ ψυχῆς ἕνεκα ὑπὸ Διὸς εἰς Ὄλυμπον ἀνενεχθῆναι ; Μαρτυρεῖ δὲ καὶ τοὔνομα αὐτοῦ · ἔστι μέν γὰρ δήπου καὶ Ὁμήρῳ

 γάνυται δέ τ' ἀκούων.

Τοῦτο δὲ φράζει ὅτι ἥδεται δέ τ'ἀκούων. Ἔστι δὲ καὶ ἄλλοθι που

 πυκιυὰ φρεσὶ μήδεα εἰδώς.

Τοῦτο δ'αὖ λέγει σοφὰ φρεσὶ βουλεύματα εἰδώς. Ἐξ οὖν συναμφοτέρων τούτων οὐχ ἡδυσώματος ὀνομασθεὶς ὁ Υανυμήδης ἀλλ' ἡδυγνώμων ἐν θεοῖς τετίμηται.

Je déclare même que ce n’est pas à cause de son corps, mais de son âme, que Zeus a fait monter Ganymède dans l’Olympe. Son nom même en témoigne. On lit en effet, vous le savez, dans Homère :

« Il est ravi (ganutai) d’entendre »,

ce qui signifie : « il se plaît à entendre. » On lit aussi en un autre endroit :

« Ayant dans l’esprit de prudentes pensées (medea) ».

Ce qui veut dire : « ayant dans l’esprit de sages desseins ». Étant donc composé de ces deux éléments (gunatai et medea) le nom de Ganymède signifie, non pas « celui qui plaît par son corps », mais « celui qui plaît par sa sagesse » ; d’où l’honneur obtenu par lui chez les dieux.

Chez le poète Virgile, au chant V de l’Énéide, l’ekphrasis d’une chlamyde (manteau) offerte au vainqueur de jeux sportifs donnés en l’honneur du défunt père d’Énée, Anchise, offre l’évocation suivante du mythe de Ganymède :

[…] intextusque puer frondosa regius Ida

uelocis iaculo ceruos cursuque fatigat

acer, anhelanti similis, quem praepes ab Ida

sublimem pedibus rapuit Iouis armiger uncis :

longaeui palmas nequiquam ad sidera tendunt

custodes, saeuitque canum latratus in auras.

On y avait tissé l’image de l’enfant royal qui, sous les forêts de l’Ida, fatigue de son javelot et de sa course, les cerfs rapides, ardents et comme hors d’haleine : soudain l’oiseau qui porte les armes de Jupiter fond sur lui du haut de l’Ida, l’emporte et l’enlève au milieu des airs dans ses serres crochues. Ses vieux gardiens tendent vainement les mains vers les astres, et l’aboiement furieux des chiens le poursuit à travers les airs

Dans l’Ovide moralisé du Moyen Âge, l’aigle de Jupiter est rapproché de l’aigle qui symbolise l’évangéliste Jean, dont le quatrième évangile et l’Apocalypse seraient le fait d’un apôtre gratifié de dons mystiques et prophétiques remarquables.

Ganymède Michel Ange
Dessin de Michel Ange

À la Renaissance, le Florentin Cristoforo Landino, dans son commentaire à la Divine comédie de Dante, propose également une lecture allégorique du mythe, qui symbolise la mens (Intelligence) humaine qui, aimée par Dieu, parvient à s’élever jusqu’à sa contemplation. Plusieurs illustrations magistrales du mythe à la Renaissance attestent son succès. Des dessins de Michel Ange réalisés pour Tommaso De’ Cavalieri, dont il était épris, marquent durablement l’iconographie du rapt de Ganymède. La puissance de l’aigle, la musculature de Ganymède et le mouvement par lequel l’oiseau enserre le jeune homme tout en se mêlant amoureusement à lui dramatisent ce qui, dans l’édition de 1534 des Emblèmes, ressemble à une agréable promenade.

Confrontons textes et images

Ganymède Béatrizet
Gravure de Nicolas Béatrizet
  • Comparez les gravures de trois éditions successives de cet emblème d'Alciat. Quelles ressemblances et quelles différences voyez-vous entre ces éditions ? Comment peut-on expliquer à votre avis les ressemblances formelles d'une part, l'inversion de la direction de Ganymède de l'autre.
  • Comparez la dernière gravure avec le texte de Virgile d'une part, avec le dessin de Michel Ange et la gravure de Beatrizet de l'autre (elle-même inspirée par Michel Ange).

Revenons à la compréhension de l'épigramme

Le poème se présente, comme c’est le cas à plusieurs reprises dans les Emblèmes d’Alciat, sous la forme d’un dialogue avec le lecteur : il met en scène un débat sur la signification de la représentation symbolique proposée. Dans le premier distique, l’enjambement entre l’hexamètre et le pentamètre, ainsi que les disjonctions remarquables entre adjectifs et noms, donnent un caractère virtuose à cette évocation concise et volontairement allusive du rapt de Ganymède. Le poète rivalise, avec ses moyens propres, avec les représentations figurées du mythe, antiques et renaissantes. Le deuxième distique simule une certaine naïveté et feint de s’interroger sur l’inconvenance potentielle du mythe. Pour le lecteur érudit, il fait implicitement allusion aux diverses traditions interprétatives du mythe – dont celle des Lois, sans doute. Le dernier distique conforte la lecture platonicienne, reprise par la Renaissance, qui « sauve le mythe » en l’allégorisant et en le christianisant. Ce dernier distique fait écho au titre de l’Emblème. Celui-ci, dans les éditions lyonnaises qui incluent un classement thématique des Emblèmes par Barthélemy Aneau, est promu en quatrième position, et ouvre la section Deus siue Religio. Le classement prétend en effet parcourir l’ensemble des êtres et des domaines, en partant du plus élevé. Ce classement conforte l’allégorisation du mythe.

  1. Celle-ci présente une erreur typographique, corrigée dans les gravures des éditions ultérieures des Emblèmes. La quatrième lettre doit être un nu, et non un êta.
Par Anne-Hélène Dollé
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