Venus Juno Aeneas Louvre

Alciat et Hercule Gaulois

3★
45 mn

Héraclès en grec, Hercule en latin, est l’un des héros les plus célèbres de l'Antiquité gréco-romaine. C'est l'exemple même du héros panhellénique (présent dans tout le monde hellénisé), et assimilé par différents peuples à leur dieu local, par exemple le dieu Melquart à Tyr, ou Hercule à Rome.

Né de Zeus (Jupiter) et d’une mortelle (Alcmène), il est poursuivi par la haine d'Héra (Junon), l’épouse de Zeus. Alors qu'il est tout petit encore, Héra cherche sa mort en envoyant deux serpents vers son berceau. Mais Héraclès s’en saisit et les étouffe. Plus tard, c’est toujours en raison de la haine d’Héra qu’il tue ses enfants dans un accès de folie.  Pour expier ce crime, il est obligé par son cousin Eurysthée d'accomplir ses célèbres travaux. Après sa mort, l’immortalité lui est accordée. Il devient un dieu.

Ses travaux le conduisent à voyager dans une large partie du monde méditerranéen, où il est partout vénéré. Il symbolise la force, la victoire. On le révère aussi parce qu'il aurait fondé de nombreuses cités sur son passage. Grâce à ses victoires sur des monstres, il incarne le triomphe de la civilisation sur la barbarie. Alexandre le Grand a fait d'Héraclès l'une des figures modèles de sa politique de conquêtes. Plusieurs empereurs romains, aux premiers siècles de notre ère, imitant Alexandre, choisissent à leur tour Hercule comme symbole. On le trouve représenté, par exemple, sur des monnaies.

Les représentations iconographiques d’Hercule-Héraclès sont très nombreuses dans l’Antiquité. Nous allons en découvrir quelques-unes.

Hercule dans l'Antiquité : figure de la force

Hercule Farnèse
Hercule Farnèse,
Musée archéologique de Naples, IIIe s. ap. J.-C.

Voici la copie d’une statue antique très célèbre d’Hercule. On l’appelle « Hercule Farnèse », du nom de la collection dont elle fait partie. Elle a été retrouvée à Rome en 1546. L’original remonte à une statue grecque de l'époque classique. On la qualifie traditionnellement d’Hercule au repos : après s’être emparé des pommes d’or du Jardin des Hespérides (l’un de ses douze Travaux), Hercule se repose.

Pour approfondir, vous pouvez « visiter » virtuellement le Musée Saint-Raymond de Toulouse (Musée des antiques). Il renferme en particulier un ensemble de sculptures exceptionnelles, illustrant les douze Travaux d’Hercule. Elles ornaient une villa gallo-romaine remarquable par sa taille et sa richesse : la Villa de Chiragan.

Pour commencer, vous pouvez aller voir, dans le catalogue en ligne de ce Musée, les explications qui accompagnent une tête d’Hercule jeune (premier paragraphe). Elles vous rappelleront l'origine de l’un des attributs les plus célèbres d’Hercule : la léontè ou peau du lion de Némée.

Parcourez l'ensemble des sculptures des travaux d'Hercule, classées dans la rubrique « Antiquité tardive ». Il vaut la peine de regarder plus particulièrement le bas-relief d'Hercule terrassant le monstre Géryon. Lisez le commentaire, très riche, écrit par Pascal Capus, le conservateur du Musée Saint-Raymond. Il fait remarquer notamment que Géryon, monstre à trois têtes, porte sur cette sculpture un bonnet oriental qui souligne son caractère barbare. Hercule, en le terrassant, représente donc la victoire sur la barbarie. L'élaboration de cette sculpture pourrait être une façon de rendre hommage à l'empereur Maximien, de le célébrer comme s'il était une sorte de nouvel Héraclès. Maximien a régné à la fin du IIIe s. ap. J.-C., en même temps que l'empereur Dioclétien avec qui il partageait le pouvoir ; il était chargé de protéger les frontières occidentales de l'empire.

Enfin, voici une mosaïque qui représente un autre des travaux d'Hercule, son combat contre les oiseaux du Lac Stymphale.

Hercule Et Les Oiseaux
Maroc, mosaïque de Volubilis
  • D'après ces différentes représentations, comment apparaît traditionnellement Héraclès/Hercule dans l'iconographie ?
  • Citez trois de ses attributs les plus habituels.

Nous allons maintenant aborder une autre manière, très différente, de représenter Héraclès. Elle remonte à l’Antiquité et a eu un très grand succès à la Renaissance.

« Hercule gaulois » : un Hercule atypique

La gravure suivante date de la Renaissance. Elle reprend une manière de figurer Héraclès proposée par un texte de l’Antiquité écrit par Lucien de Samosate, auteur de langue grecque du IIe s. ap. J.-C., bon représentant de ce qu'on appelle « la deuxième Sophique » .

Vincenzo Cartari, Le imagini de i Dei, Venise, 1571, gravure de Bolognino Zaltieri
Vincenzo Cartari, Le imagini de i Dei, Venise, 1571,
gravure de Bolognino Zaltieri
  • Qu’est-ce qui est complètement différent des représentations ordinaires d’Hercule dans son physique ?
  • Quels éléments permettent de penser qu’il s’agit bien d’Hercule néanmoins ?
  • Qu’est-ce qui est étrange dans cette scène ?

À la Renaissance, on trouve de nombreuses représentations figurées d'Hercule gaulois. Dans l’Antiquité, il n’y  a aucune représentation graphique correspondante. Seul existe le texte de Lucien, intitulé Héraclès. Des humanistes de renom comme Érasme et Guillaume Budé contribuent à sa diffusion à la Renaissance en proposant des traductions latines sous le nom d'Hercule gaulois.

Ce texte est une « prolalie », un discours d'apparat, introduisant à une autre œuvre. Le propos de Lucien, par ce texte, semble être de justifier qu'après une période d'arrêt, il reprenne ses activités de conférencier et d'écrivain, à un âge déjà avancé. Le narrateur, qui est identifié à la personne de l’auteur, Lucien, prétend avoir vu une peinture étonnante d'Héraclès lors d’un voyage en Gaule. Il en donne une ekphrasis. Le terme désigne la description d'une œuvre d’art – réelle ou imaginaire – si vivante qu’elle est comme « mise sous les yeux » du lecteur.

Héraclès est appelé Ogmios par les Celtes dans la langue de leur pays, et le dieu est représenté par les peintres sous un aspect très étrange. Pour eux il s’agit d’un homme extrêmement vieux, chauve par-devant, absolument chenu pour les cheveux qui lui restent ; sa peau est ridée et brûlée jusqu’à être tout à fait noire, à la manière des vieux marins. […]

Néanmoins, même sous cet aspect, il garde l’équipement d’Héraclès. Il a ajusté la peau du lion, il tient la massue dans la main droite, il a suspendu à son côté le carquois ; la main gauche présente l’arc bandé, et c’est absolument Héraclès par tous ces traits du moins. […]

Mais je n’ai pas encore mentionné le trait le plus étonnant du portrait. C’est que ce vieillard Héraclès entraîne après lui une foule nombreuse d’hommes, tous attachés par les oreilles. Les liens sont de minces chaînes faites d’or et d’ambre, semblables aux colliers les plus jolis. Cependant, bien qu’ils soient menés par des liens aussi fragiles, ces hommes ne songent pas à s’enfuir [..]. Ils suivent gais et joyeux, louant celui qui les emmène [...]. Ce qui me paraît le plus insolite, je n’hésiterai pas à le dire non plus. Le peintre n’avait pas d’endroit où fixer l’extrémité des chaînes, car la main droite tient déjà la massue et la gauche l’arc. Il a percé le bout de la langue du dieu et les a représentés tirés par elle. Et Héraclès est tourné vers ceux qu’il emmène et leur sourit.

Lucien, Hercule Gaulois, trad. de J. Bompaire tirée du tome 1 des Oeuvres, Opuscules 1-10, Paris, Les Belles Lettres, 1993, p. 59-62.

Le narrateur croit, dans un premier temps, que les Gaulois, par cette peinture se moquent d'Héraclès et se vengent ainsi : « parce que jadis il a attaqué leur pays et pourchassé du butin », quand il a traversé la Gaule pour aller en Espagne voler les bœufs de Géryon. Mais dans le texte de Lucien, c’est en réalité un « Celte » (ou Gaulois) cultivé, qui lui donne la signification de cette représentation.

« Nous les Celtes, nous ne pensons pas, comme vous les Grecs, que l’Éloquence soit Hermès , mais nous l’assimilons à Héraclès, car il est beaucoup plus fort qu’Hermès. Et s’il est représenté vieux, il n’y a pas lieu de s’en étonner. Car c’est dans la vieillesse que la seule éloquence manifeste habituellement son plein épanouissement. […]

Bref, nous pensons aussi que le véritable Héraclès a accompli tous ses travaux par le discours, qu’il fut un sage et que sa force triompha le plus souvent par la persuasion ; et précisément ses traits sont ses discours, je pense, aigus, visant juste, rapides et blessant l’âme. »

Ce texte a suscité de nombreuses questions chez les critiques. Lucien se fonde-t-il sur une tradition iconographique réelle ou invente-t-il de toute pièce le type iconographique dont il parle ? Si l'existence d'une divinité gauloise du nom d'Ogmios est attestée, Lucien semble avant tout ici se livrer à un pastiche de la littérature de type ethnographique, des récits de voyage qui rendent compte des particularités des peuples traversés.

  • D'après l'explication du Celte, que représente « Hercule Gaulois  » ? En quoi se distingue-t-il de l'Hercule traditionnel ?

L'explication proposée par le « Celte » suppose de sa part une grande familiarité avec la culture grecque classique. Plusieurs commentateurs ont rapproché ce personnage du rhéteur de Gaule Favorinos d'Arles. Pour Anne-Marie Favreau-Linder, ce texte met en scène la manière dont la culture grecque s'est diffusée dans les peuples soumis à la domination romaine. À travers le personnage du Celte interprète de la peinture, le lecteur peut apprécier la capacité des peuples conquis à proposer des réinterprétations pertinentes de la culture gréco-romaine. Alors que l'Hercule traditionnel est associé à la force physique et à la domination militaire, voici qu'un peuple dominé propose une figure qui incarne le pouvoir de la parole et de la culture gréco-romaine.

Le succès de « l’Hercule gaulois » à la Renaissance

Une passion de la Renaissance : donner à voir des formes symboliques héritées des textes antiques

Lucien fait partie des auteurs grecs qui ont été redécouverts à la Renaissance, par ces hommes de lettres passionnés d'Antiquité qu’on appelle les humanistes. L'époque de la Renaissance se passionne pour les formes symboliques transmises par l'Antiquité, et de nombreux dessinateurs, graveurs, peintres ou architectes s'efforcent de donner une forme plastique à des motifs figuratifs que l'Antiquité a légués par le biais seulement de textes. C'est ainsi que de très nombreuses représentations d’Hercule gaulois ont été élaborées à la Renaissance.

  • Voici plusieurs représentations figurées sur ce sujet. Quels sont, selon vous, leurs degrés divers de fidélité au texte de Lucien ?
  • Quels rapports de filiations pouvez-vous supposer entre certaines d'entre elles ?
Hermes Durer
1. Albrecht Dürer, dessin transférant à Hermès
les attributs d'Hercule Gaulois,
conservé au Kunsthistorisches Museum de Vienne, vers 1514
Dictionnaire Grec Cratander
2. Partie inférieure d'une page de titre gravée par Hans Frank
pour le Dictionarium graecum, premier dictionnaire de grec imprimé
à Bâle, chez l'imprimeur Andreas Cratander, 1519
Champ Fleury
3. Geoffroy Tory, Champ Fleury, Paris, G. Tory et G. Gourmont, 1529, gravure de Godefroy le Batave
Hercule Gaulois 1531
4. Alciat, Emblèmes
Augsbourg, H. Steyner, 1531
Hercule Gaulois Raphaël
5. Estampe tirée du Recueil d’estampes,
V. Le Sueur, Paris, 1729,
d’après un dessin de Raphaël conservé à l’Ashmolean Museum d’Oxford

Hercule gaulois : un motif utilisé par les recueils d'Emblèmes

Le genre de l'Emblème, qui apparaît avec le recueil des Emblèmes d'Alciat, connaît un grand succès à partir du XVIe siècle. Or il se nourrit de motifs antiquisants redécouverts grâce aux textes, parfois aussi grâce à l'examen de pièces de monnaie, de gemmes ou de reliefs sculptés antiques.

Dans le recueil poétique des Emblèmes, l'humaniste milanais Alciat consacre ainsi l'un de ses Emblèmes à « Hercule Gaulois », dès la première édition de 1531. Il l'évoque de manière allusive dans l'épigramme, ce qui suppose un lectorat très averti de la littérature et des motifs humanistes. Parcourons cet Emblème constitué, comme c'est le cas de la plupart des Emblèmes chez Alciat, d'un titre, d'une gravure (qui a varié selon les éditions) et d'une épigramme en distiques élégiaques.

Alciat : Eloquentia fortitudine praestantior.

Hercule Gaulois 1534
Alciat, Les Emblèmes, Paris, Ch. Wechel, 1534

Arcum laeua tenet, rigidam fert dextera clauam,

Contegit et Nemees corpora nuda leo.

Herculis haec igitur facies ? non conuenit illud

Quod uetus et senio tempora cana gerit.

Quid quod lingua illi leuibus traiecta catenis,

Queis fissa facil(eis) allicit aure uiros ?

Anne  quod Alciden lingua non robore Galli

Praestantem populis iura dedisse ferunt ?

Cedunt arma togae, et quamuis durissima corda

Eloquio pollens ad sua uota trahit.

  • Comment Alciat s'y prend-il pour suggérer une ekphrasis dans cette épigramme ?
  • Quels éléments du texte de Lucien retrouvez-vous ?
  • Les deux derniers vers font référence à une citation célèbre. Cedunt arma togae rappelle le début d’un vers célèbre de Cicéron : Cedant arma togae, condedat laurea linguae (cité entre autres dans le De officiis 1, 22, 77) : « Que les armes le cèdent à la toge, que le laurier s'incline devant la parole ». La toge était le vêtement du citoyen romain et notamment du magistrat ; elle représente donc le pouvoir légitime, civile ; le laurier, rappelant la couronne portée par le général romain qui célèbre son triomphe, symbolise le pouvoir militaire. Comment l'intégration de cette citation s'harmonise-t-elle avec le motif d'Hercule Gaulois ?
Hercule Gaulois 1531
Alciat, Emblèmes, Augsbourg, H. Steyner, 1531
Hercule Gaulois 1534
Alciat, Emblèmes, Paris, Ch. Wechel, 1534
Hercule Gaulois 1550
Alciat, Emblèmes, Lyon, pour G. Rouillé pour M. Bonhomme, 1550
Hercule 1621
Alciat, Emblèmes, Padoue, P. P. Tozzi, 1621
  • Les éditions successives des Emblèmes d'Alciat ont proposé des gravures très différentes les unes des autres. Comparez ce qui les différencie, mais aussi ce qui laisse deviner des liens de filiation.

À la suite d'Alciat, d'autres recueils d'Emblèmes ont été élaborés, dans toute l'Europe humaniste, toujours sur le principe d'une étroite association entre titre, gravure, un ou plusieurs poèmes, assorti(s) parfois de commentaire. Vous pouvez ainsi voir une autre version iconographique d'Hercule gaulois donnée par le graveur italien Bonasone. Elle accompagne l'Emblème XLIII du recueil du poète bolonais Achille Bocchi, dans son recueil publié en 1555 et intitulé Quaestiones symbolicae. Elle s'écarte de manière importante de toutes les représentations que nous avons pu voir jusqu'ici, pour s'adapter plus étroitement au sens particulier qu'Achille Bocchi choisit de donner à Hercule gaulois. Les Emblèmes se livrent ainsi à un « jeu savant » de reprise et réinterprétation de motifs humanistes. Voici le premier des deux poèmes qui éclairent la gravure.

Bocchi : CVRA ET LABORE PERFICI ELOQVENTIAM

Discere quisquis auet bene dicere, discat oportet

Ille prius : studium id cura laborque facit.

Si studium affuerit summum et quidam ardor amoris]

Tum nihil obfuerint cura laborque tibi.

Qui Gallum Alcidem semel auribus hauserit ultro,

Ille disertus erit non modo, sed sapiens.

  • Essayez de le traduire.
  • Quelles sont les particularités iconographiques de cette gravure ?
  • Comment peut-on rattacher certaines d'entre elles aux notions importantes du poème que sont le labeur et la passion, ou l'amour ?
  • Quelle nouvelle leçon se dégage d'Hercule gaulois, dans cet Emblème-ci ?

Interprétations nationales et politiques d'Hercule Gaulois

Un plaidoyer pour les lettres françaises : Geoffroy Tory

Nous avons déjà vu plus haut la gravure que Geoffroy Tory, imprimeur et humaniste français, a voulu faire insérer dans son ouvrage Champ Fleury. Au quel est contenu Lart et Science de la deue et vraye Proportion des Lettres Attiques, publié à Paris en 1529.

Champ Fleury

Or celui est un traité technique où il propose une manière réfléchie, harmonieuse et « à l'antique » de dessiner de beaux caractères typographiques. Son ouvrage comporte un vigoureux plaidoyer pour le développement du français comme langue de littérature et de savoir. C'est dans ce contexte qu'il donne la traduction latine du texte de Lucien par Érasme, puis sa propre traduction française, et qu'il propose comme plus exacte que les précédentes (il pense à la page de titre publiée par Andreas Cratander qui figure plus haut) une gravure d'Hercule gaulois. Il dit en avoir eu l'idée en Italie, après avoir vu de ses yeux à Rome une fresque. Et de fait, le palais du Cardinal Francesco Soderini était orné d'une telle peinture réalisée par Polydore de Caravagge, élève de Raphaël, et nous est connue indirectement par dessin d’un italien, Alberto Alberti.

Pour Geoffroy Tory, publier cette gravure dans son livre, c'est vouloir faire date parmi ceux qui ont donné une image concrète du texte de Lucien. Dans le même temps, il propose sa propre interprétation de l'Hercule gaulois, absente du texte grec : ce serait la preuve de l'excellence de la langue français, qui n'a rien à envier au grec et au latin.

Nous voyons doncques par les mots de Lucian soubs lescorce de ceste fiction, que nostre langage est si gracieulx, que sil est pronunce dung homme discret, sage, et aage, il a si grande efficace, quil persuade plustost, et myeulx que le latin, ne que le grec. Les latins et les Grecs le confessent, quant ils disent que cestuy Hercules, estoit, Gallicus, non pas Hercules Latinus, ne Hercules Graecus. 

Dans sa traduction française du texte d'Erasme, il accentue d'ailleurs la couleur gauloise du texte de Lucien, identifiant le "Celte" à un druide gaulois : « ung certain Francois [...] qui nestoit pas ignare des lettres Grecques, dautant quil les pronucoit tresbien et absolument, ung philosophe a mon advis de la sorte des philosophes qui ont de costume estre en France [...] e quel pouvons entendre clerement estre ung des Druydes desquellz maints bons Autheurs font belle mension. » Ce passage est à rattacher à l'engouement des origines gauloises de la France qui marque la littérature et les arts dans les années 1530-1550.

À la gloire des rois de France

Les humanistes, qui ont souvent été conseillers de princes, rois et familles puissantes, leur recommandent de conquérir et de garder le pouvoir grâce à l’éloquence et à la culture lettrée, plutôt que grâce à la seule force des armes. C’est d’ailleurs en ce sens que la figure d’Hercule gaulois est utilisée en France, à l’époque de François Ier puis de son successeur, Henri II. Elle est d'autant plus parlante qu'à la même époque, le grand rival du roi de France est l'empereur Charles Quint. Or celui-ci se réclame de l'Hercule traditionnel. La devise de Charles Quint est en effet Plus ultra, « Encore plus loin », accompagnée d'une représentation symbolique des deux colonnes d'Hercule, censées symboliser la limite occidentale du monde habité, que les grandes découvertes ont repoussée. Le roi de France se distinguerait donc de son rival par une autorité sur ses sujets et par un pouvoir « humaniste », mobilisant l'éloquence et la culture humaniste, sans se limiter à une domination purement militaire.

Hercule 1549
Gravure représentant l’arc de triomphe
de la Porte de Saint-Denis pour l’entrée d’Henri II
à Paris en 1549

La gravure ci-dessus garde le souvenir d’un arc de triomphe éphémère qui a été construit pour honorer Henri II en 1549, lors de son entrée solennelle dans la ville de Paris. Cet arc est surmonté d’un portrait du roi précédent, François Ier, en Hercule Gaulois. Les quatre personnages représentent les sujets du roi selon leurs catégories sociales. Cet arc célèbre le pouvoir bienfaisant des rois de France, François Ier et son héritier Henri II, qui se donnent en particulier pour protecteurs des lettres et des arts.

  • L'arc de triomphe était surmonté d'une l'inscription latine : TRAHIMVR SEQVIMVRQVE VOLENTES. Que signifie cette inscription ?
  • En quoi est-elle une forme d'hommage aux rois de France ?

Jusqu'à Toulouse...

Hercule Gaulois Toulouse
Hôtel Molinier, Toulouse,
deuxième moitié du XVIe siècle

Le motif d'Hercule gaulois s'est diffusé jusqu'à Toulouse, à la Renaissance. Cette magnifique cheminée se trouve dans l'hôtel particulier d'un riche conseiller au Parlement de Toulouse, Gaspard de Molinier, toujours visible rue de la Dalbade. Le décor s'inspire de la gravure que nous venons de voir, avec quelques modifications. Pascal Julien et Colin Debuiche, dans une étude très précise de cette cheminée, montrent comment Gaspard de Molinier, lui-même représentant de l'autorité royale, a voulu en commandant ce décor rendre un hommage posthume à François Ier. De plus, l'éloge de l'éloquence qu'elle véhicule renvoie aussi à son métier de conseiller parlementaire. Les médaillons situés de part et d'autre représentent Auguste et Hadrien, deux figures d'empereurs vus idéalisées et vus comme ayant exercé un pouvoir qui ne s'appuyait pas sur la seule force. Enfin, une devise chrétienne figure en dessous, en des caractères inspirés de ceux que proposent justement Geoffroy Tory dans le Champ Fleury dont nous avons parlé plus haut. CHARITAS NVNQUAM EXCIDIT est une citation de la première épître de Paul aux Corinthiens (I Co 13, 8). Elle souligne un autre aspect visé idéalement par le parlementaire : la charité. À la Renaissance, devises chrétiennes et motifs humanistes sont entremêlés pour réaliser des décors frappants et symboliques. Un tel décor fastueux montre aussi la familiarité du maître des lieux avec la culture humaniste.

  • Quelle proximité et quelles différences peut-on observer entre ce décor de cheminée et la gravure rappelant l'arc de l'entrée d'Henri II à Paris ?
  • Cherchez la traduction et le sens de la devise latine, à la fois dans le contexte original du chapitre XIII de la première épître de Paul aux Corinthiens et dans celui de l'hôtel particulier de ce parlementaire de la Renaissance.

Pistes bibliographiques pour aller plus loin

Sources de l’Antiquité et de la Renaissance

  • Lucien, Héraclès, dans Œuvres. Introduction générale. Opuscules 1-10, texte établi et traduit par Jacques Bompaire, Paris, Les Belles Lettres, 1993, p. 54-64.
  • Alciat André, Emblemata / Les Emblèmes, trad. P. Laurens, Paris, Les Belles Lettres, 2016.
  • Bocchi Achille, Les Questions symboliques d’Achille Bocchi, éd. et trad. Anne Rolet, Presse Universitaires François-Rabelais / Presses Universitaires de Rennes, 2 tomes, 2015.
  • Martin Jean, C’est l’ordre qui a été tenu à la nouvelle et joyeuse entrée, que... Henri deuxième... a faite... en sa bonne ville... de Paris..., Paris, Jean Dallier, 1549.
  • Tory Geofroy, Champ Fleury, Paris, Geoffroy Tory et Gilles Gourmont, 1529, numérisé sur Gallica.

Études critiques

  • Bonnet Corinne, Melqart. Cultes et mythes de l'Héraclès tyrien en Méditerranée, Leuven-Namur, (Studia Phoenicia VIII = Bibliothèque de la Faculté de Philosophie et Lettres de Namur, 69),1988.
  • Bulst Wofger A., « Hercules Gallicus, der Gott der Beredsamkeit : Lukian Ekphrasis als künstlerische Aufgabe des 16. Jahrhunderts in Deuschland, Frankreich und Italien », dans Italienische Forschungen des Kunsthistorischen Institutes in Florenz, 4, Folge 3, Münich, 2003, p. 61-121.
  • Carriere Jean-Claude, « Héraclès de la Méditerranée à l’Océan. Mythe, conquête et acculturation », dans Cité et territoire. Colloque européen, Béziers, 14-16 octobre 1994, éd. M. Clavel-Lévêque et Rosa Plana-Mallart, p. 67-87.
  • Favreau-Linder Anne-Marie, « Lucien et le mythe d’ Ἡρακλῆς ὁ λόγος : le pouvoir civilisateur de l’éloquence », Pallas, n° 81 (2009), p. 155-168 [en ligne].
  • Geoffroy Tory imprimeur de François Ier. Graphiste avant la lettre, Publication Rmn-Grand Palais, 2011.
  • Julien Pascal et Debuiche Colin, « Architecture et décors de l’hôtel de Molinier : “demeurance” parlementaire de la Renaissance toulousaine », Mémoires de la Société archéologique du Midi de la France, vol. Tome LXXVIII, 2018, p. 151-179, (https://societearcheologiquedumidi.fr/_samf/memoires/t_76/152-180_PJ_CD.pdf)
  • Jung Marc-René, Hercule dans la littérature française du XVIe siècle. De l’Hercule courtois à l’Hercule baroque, Genève, Droz, 1966.
  • Saïd Suzanne, « Lucien ethnographe », dans Lucien de Samosate. Actes du colloque international de Lyon, éd. A. Billault, Lyon, De Boccard, 1994, p. 149-170
  • Saïd Suzanne, « Le “je” de Lucien », dans L’invention de l’autobiographie d’Hésiode à Saint Augustin, Paris, Presses de l’Ecole normale supérieure, 1993, p. 253-270.

Sites

Par Anne-Hélène Dollé
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