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Emblèmes d'Alciat

Introduction

Alciat (1492-1555) est un humaniste italien, originaire de Milan. Il est le premier à avoir écrit, à ses heures de loisir, un Livre d’emblèmes. Le titre de son recueil a donné son nom à un genre littéraire nouveau : l’emblème. Ce genre consiste à associer étroitement un titre, une gravure et un poème. Ces poèmes mettent en jeu de nombreux motifs, œuvres et réalités de l’Antiquité gréco-latine.

Si vous voulez découvrir quelques éditions marquantes des Emblèmes, des XVIe-début XVIIe siècles, allez voir le site de l'Université de Glasgow consacré à Alciat. Il permet de les feuilleter.

Découvrez un échantillon des Emblemata :

L’histoire des Emblèmes d’Alciat : d’éditions en métamorphoses

Les Emblèmes d’Alciat : un petit recueil poétique au succès inattendu

Les Emblèmes d’Alciat (1492-1550) font partie de ces œuvres qui, à l’image de L’Éloge de la Folie d’Érasme (1511), ont assuré la postérité de leur auteur alors qu’elles constituaient une forme de délassement. L’auteur entendait se « récréer » de l’élaboration d’œuvres sérieuses, destinées dans son esprit à lui acquérir une gloire durable. Aux yeux d’Alciat, professeur de droit italien réputé qui changea plusieurs fois d’universités (Avignon, Bourges, Pavie, Bologne…) pour aller là où on lui promettait le salaire le plus élevé, ses œuvres majeures devaient renouveler l’étude du droit par une approche historique humaniste.

La première édition (Augsbourg, 1531) : un ouvrage illustré à l’insu de son auteur ?

L’histoire du « Petit livre des emblèmes » (Emblematum liber, ou libellus, selon les éditions), est pleine de rebondissements et de questions non résolues1. Alciat y travaillait dès les années 1520, mais c’est à Augsbourg, chez l’imprimeur Henri Steyner, que sortit la première édition, en 1531. Celle-ci a-t-elle été réalisée totalement  à l’insu d’Alciat ? C’est ce qu’il prétendit, mais ce n’est pas sûr. Ce petit livre revêt une forme originale et inédite. Il comporte 104 « Emblèmes », soit de brefs poèmes ou épigrammes, surmontés d’un titre, et pour beaucoup d’entre eux accompagnés d’une gravure en relation avec le poème. La question de savoir si Alciat prévoyait la publication de ses poèmes avec ou sans gravures est encore débattue par les spécialistes. Toujours est-il que ce petit ouvrage, grâce notamment à la présence d’images, rencontre un grand succès, attesté par plusieurs nouvelles éditions dès 1531 à Aubsbourg. Puis il connaît une longue série de métamorphoses au gré des villes, imprimeurs et contextes successifs tout au long du XVIe siècle.

Éditions parisiennes des Emblèmes

En 1534 paraît ainsi la première édition autorisée par l’auteur, à Paris, chez l’imprimeur Christian Wechel. Elle est accompagnée de gravures nouvelles, plus nombreuses, dont l’imprimeur dit qu’il les a voulues plus fidèles au texte – ce qu’elles sont parfois, mais pas toujours, selon les spécialistes. Le même imprimeur publiera ensuite la première traduction française des Emblèmes, par Jean Lefèvre, en 1536, puis en allemand. Ces éditions en langue vernaculaire sont accompagnées du latin, et ce sont là des exemples précoces d’éditions bilingues à destination d’un plus large lectorat.

Les Emblèmes à Venise, puis à Lyon

Dans les années 1540-1550, les Emblèmes d’Alciat sont encore imprimés à Paris, chez un imprimeur spécialisé dans le livre illustré, Denis Janot. Mais le recueil est aussi publié dans d’autres lieux. En 1546, la grande maison d’imprimerie vénitienne des fils d’Alde Manuce publie une édition nouvelle, différente : à la centaine d’Emblèmes initiale s’ajoute maintenant une deuxième série d’Emblèmes, au nombre de 86, tandis que la première série est dotée d’images différentes des éditions précédentes. Dès 1547, chez le grand imprimeur lyonnais Jean de Tournes associé à l’imprimeur Guillaume Gazeau, les deux séries d’Emblèmes sont publiées ensemble, majoritairement pourvues d’images qui sont réalisées par un dessinateur et graveur renommé : Bernard Salomon.

Des imprimeurs lyonnais en compétition

L’éditeur lyonnais Guillaume Rouillé est dans un rapport d’émulation constant avec Jean de Tournes. Dès 1548, il publie une édition des Emblemata concurrente, dont les illustrations sont l’œuvre d’un autre graveur célèbre, Pierre Eskrich. Elles s’inspirent des gravures de Bernard Salomon. De plus, dès 1549, elles sont ornées de somptueux encadrements, qui font des Emblèmes d’Alciat un livre de plus en plus élégant, bien éloigné des premières illustrations, frustres, de 1531, qu’Alciat appréciait peu d’ailleurs. Salomon comme Eskrich sont de vrais artistes de la gravure. Tout en se fondant souvent sur les motifs des éditions antérieures, notamment des gravures publiées par Wechel, ils innovent par le raffinement des paysages, des mises en scène, la recherche d’un plus grand réalisme, ou d’un caractère plus nettement antiquisant.

Instauration d’une organisation thématique des Emblèmes

Les éditions parues chez Guillaume Rouillé sont aussi caractérisées par une autre transformation importante. Alors que les premières éditions étaient marquées par la volonté de varietas dans les sujets, qui se succédaient sans organisation évidente, les éditions lyonnaises parues chez Rouillé procèdent à un classement thématique selon des « lieux communs » (vices, vertus, plantes…). On reconnaît en général la paternité de cette réorganisation à Barthélemy Aneau, humaniste lyonnais et professeur, auteur de la deuxième traduction française des Emblèmes et d’un bref commentaire d’ordre rhétorique, littéraire et moral, publiés dans l’édition française de 1549. Guillaume Rouillé publie aussi des éditions des Emblèmes en espagnol et en italien, preuve du succès européen du recueil.

Les Emblèmes après Alciat 

Alciat meurt en 1550, mais son ouvrage lui survit. Plusieurs éditions sortent ainsi des presses du grand imprimeur anversois Christophe Plantin. La tendance, dans la deuxième moitié du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle, est aux éditions dotées de commentaires parfois pléthoriques : commentaires de l’enseignant et juriste Claude Mignault, auteur de la troisième traduction française des Emblèmes, commentaires d’érudits italiens. L’édition publiée à Padoue en 1614 chez P. P. Tozzi est l’aboutissement de cette évolution. L’Emblematum liber, de petit livre poétique et distrayant, est devenu un ouvrage d’érudition : il est doté de trois commentaires, dont celui de Mignault, et de notes en bas de page d’un quatrième érudit. Quant aux illustrations, elles cherchent davantage à paraître antiquisantes et savantes. Il faut aussi noter que dans ses Œuvres complètes publiées du vivant d’Alciat et sous son contrôle en 1546-1547, les Emblèmes sont dotés d’indications sur les sources antiques qui constituent leur arrière-plan. Alors que les premières éditions des Emblèmes sont totalement dépourvues d’informations érudites, Alciat les juge indispensable pour que ses lecteurs comprennent réellement son œuvre. Il s’indigne que ces référencements des sources aient été rejetés en note de manière peu commode par l’éditeur.

Les Emblèmes d’Alciat et le genre emblématique : des énigmes pour apprendre ?

Les Emblèmes : une œuvre érudite aux sources multiples

Les Emblèmes d’Alciat sont une œuvre poétique séduisante par ses gravures, sa variété, sa concision. On peut y butiner selon des lectures fragmentées et sans ordre. Néanmoins, c’est aussi une œuvre exigeante, qui suppose une grande imprégnation de la culture gréco-romaine pour être saisie. Titres, poèmes et même gravures mobilisent un arrière-plan culturel impressionnant, qui puise à de multiples sources, antiques et modernes. Plusieurs critiques ont étudié la manière dont les épigrammes* grecques d’une compilation de l’époque byzantine retrouvée au Quattrocento, l’Anthologie de Planude*, constitue un premier noyau de poèmes des Emblèmes. Ces épigrammes, traduites en latin par Alciat quelques années avant la parution des Emblèmes, se retrouvent à l’identique dans les Emblèmes, dotées d’un titre et d’une gravure. Mais les Emblèmes puisent aussi plus largement à toutes les sources de la pensée symbolique goûtées de l’Antiquité et de la Renaissance : fables, sentences, allégorisme animalier, mythes, hiéroglyphes tels que les pensent les humanistes de la Renaissance… Alciat, dans son goût pour l’analogie, le langage figuré et sentencieux, rejoint également un autre best-seller de la Renaissance humaniste, les Adages d’Érasme, recueil de formules remarquables tirés des Anciens, dont le nombre, au fil des éditions augmentées successives, finira par dépasser les 4000. Beaucoup de points de rencontres peuvent être tissés entre ces deux œuvres. Les sources d’Alciat mêlent Antiquité et Renaissance. Les Emblèmes se nourrissent ainsi de découvertes archéologiques et épigraphiques contemporaines (voir par exemple l’Emblème « Symbole de la Fidélité »). Ils sont auss imprégnés par la culture juridique d’Alciat.

Le développement du genre emblématique

Le succès fulgurant des Emblèmes d’Alciat n’était guère prévu par son auteur. De même, jamais il n’eut l’intention de fonder un nouveau genre littéraire. Pourtant, son ouvrage inspire un grand nombre d’autres créations dans son sillage, au point qu’il devient le modèle d’un genre à part entière, « l’Emblème », qui se développe au XVIe siècle et devient prolifique au XVIIe siècle. L’emblématique gagne des pans entiers de la culture littéraire, artistique ou scolaire. Les recueils d’Emblèmes associent, selon des combinaisons souples et variées, inscriptio (titre), pictura (image) et subscriptio (poème épigrammatique), selon les termes développés par la critique littéraire postérieure à Alciat. Il s’en écrit en latin et en langues vernaculaires, sur les sujets les plus variés : profanes et religieux, avec des spécificités formelles (par exemple le choix exclusif de quatrains) ou thématiques (Emblèmes sur les animaux, sur les vertus…).

Les usages pédagogiques et scolaires de l’Emblème aux XVIe– XVIIe siècles

Très vite, les pédagogues de la Renaissance ont compris qu’ils pouvaient tirer des partis pédagogiques intéressants du genre de l’Emblème. Barthélemy Aneau, traducteur, commentateur et éditeur des Emblèmes, au demeurant régent au collège de la Trinité à Lyon, dédie ainsi sa traduction française à un Écossais, et lui propose sa traduction comme un moyen de s’exercer à la lecture en langue française. Par ailleurs, en classant les Emblèmes thématiquement et en les catégorisant d’un point de vue rhétorique, il les inscrit dans la pratique scolaire bien connue des « recueils de lieux communs », permettant aux élèves de mobiliser plus facilement idées et formules stylistiques tirés des auteurs classiques en vue de leur réutilisation dans leurs écrits. Au XVIIe siècle, les jésuites de certains pays proposent à leurs élèves en fin de scolarité de s’essayer à la composition d’Emblèmes. Ils donnent même à voir les meilleures créations d’Emblèmes dans des expositions ouvertes aux parents, dans le but de prouver l’excellence de l’éducation dispensée. De fait, l’exercice est difficile : il faut arriver à apparier titre, image de nature symbolique et poème, le tout en latin, en mobilisant des références bibliques ou classiques, tout en maîtrisant les règles de la versification latine.

Et aujourd’hui : lire du latin avec les Emblèmes d’Alciat

Les Emblèmes d’Alciat offrent aux latinistes en cours d’apprentissage une large gamme de petits textes à découvrir. L’image peut servir d’amorce, donner envie de comprendre. Par son caractère souvent mystérieux au premier regard – d’autant plus que l’arrière-plan culturel et symbolique qui le caractérise ne nous est plus familier – elle constitue une énigme à déchiffrer. La lecture du titre peut mettre sur la voie, sans pour autant résoudre intégralement la question du sens. L’épigramme explicite souvent en grande partie l’image – mais pas toujours. En outre, Alciat avait raison : la connaissance des sources savantes est nécessaire pour comprendre vraiment un Emblème. Qui plus est, l’image, elle aussi, gagne en lisibilité, tout comme l’Emblème pris dans son ensemble, si on en explicite les sources et les modèles possibles. Aucune édition d’Alciat ne présente une série de gravures qui soit en parfait accord avec les textes. Des décalages subsistent toujours, volontaires ou involontaires, qui nécessitent un jeu de confrontation actif du lecteur. Connaître l’arrière-plan de chaque constituant – titre, image, poème – permet de construire des hypothèses mieux informées et plus riches sur le sens créé par leur interaction.

Nos choix pédagogiques

Pour nous qui avons conçu ce site, l’équilibre n’a pas été évident à trouver entre deux attitudes : laisser au lecteur le plaisir de l’enquête au risque de s’engager sur de fausses pistes, lui donner des clés de compréhension sans lesquelles une partie du sens risque d’échapper. Nous proposons des éléments de commentaire destinés à éclairer les différents constituants de chaque Emblème. Aux lecteurs de poursuivre l’élucidation de leurs interactions et l’élaboration d’un ou plusieurs sens.

Nous avons choisi de travailler à partir de l’édition parisienne parue chez Christian Wechel en 1534. Les raisons en sont essentiellement pédagogiques. Le texte et la ponctuation nous ont paru souvent aisés. Nous les avons parfois modernisés pour lever des difficultés rebutantes pour des non-spécialistes. Les gravures sont souvent plus proches du texte que dans les éditions d’Augbourg ; elles restent néanmoins plus épurées que celles des éditions ultérieures. De ce fait, elles ont l’avantage d’être plus « lisibles » : elles concentrent davantage le regard sur les constituants essentiels. L’absence de classement thématique de cette édition nous a paru aussi un atout. Elle laisse plus de liberté dans la découverte des textes et des images, d’une grande variété dans leur forme et leur contenu.

Pistes bibliographiques pour aller plus loin

Éditions modernes, éventuellement commentées des Emblèmes d’Alciat

  • Andrea Alciato, Il libro degli Emblemi, Mino Gabriele (éd.), Milano, Adelphi, 2015 (1ère éd. 2009).
  • André Alciat, Emblemata / Les Emblèmes, trad. P. Laurens, Paris, Les Belles Lettres, 2016 [avec une très riche introduction].
  • Les Emblèmes d’André Alciat. Introduction, texte, latin, traduction et commentaire d’un choix d’Emblèmes sur les animaux par Anne-Angélique Andenmatten, Bern, Peter Lang, 2017 [très grosse introduction, bibliographie récente très fournie, et nombreux Emblèmes traduits et commentés].

Études critiques

  • Daly Peter M., A Companion to Emblem Studies, New York, AMS Press, 2008.
  • Porteman Karel, 2000, « The Use of the Visual in Classical Jesuit Teaching and Education », Paedagogica Historica, 36 (2000), p. 179-198.
  • Rolet Anne et Rolet Stéphane (éd.), Alciat (1492-1550). Un humaniste au confluent des savoirs dans l’Europe de la Renaissance, CESR/Brepols, 2013.
  • Saunders Alison, The sixteenth-century french emblem book : a decorative and useful genre, Genève, Droz, 1988.
  1. Cette présentation des éditions des Emblèmes s’appuie notamment sur l’excellente introduction d’ Anne-Angélique Andenmatten, Les Emblèmes d’André Alciat. Introduction, texte, latin, traduction et commentaire d’un choix d’emblèmes sur les animaux, Bern, Peter Lang, 2017.
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