Voici trois dialogues extraits du livre I des Colloques scolaires (Colloquia scholastica) de Maturin Cordier publiés par l’auteur en 1564. Ils mettent en scène des élèves des petites classes (deux ou trois enfants selon le dialogue) qui se font mutuellement réciter leurs leçons de latin à voix haute avant l’arrivée de leur professeur. Avant de lire ces dialogues, parcourez la page d’introduction.

Le premier dialogue concerne l’apprentissage du lexique : les élèves s’interrogent mutuellement sur le vocabulaire de la maison et de la cuisine, un vocabulaire spécifique et poussé ! Le deuxième concerne des mots de la troisième déclinaison comme rupis, -is, f., la roche, qui ne fait pas partie des paradigmes les plus courants de nos jours. Le troisième concerne le verbe lego, qui est en revanche toujours enseigné aujourd'hui comme paradigme de la troisième conjugaison.

Ces dialogues mettent en scène le travail d'interrogation mutuelle que Cordier recommandait à ses élèves de faire. Ils peuvent être lus par les élèves, qui y trouveront des exemples et qui pourront ensuite s'exercer à s'interroger selon le même principe. Cette méthode d’apprentissage oralisé est intéressante car elle favorise la mémorisation, mais aussi la pratique active de la langue latine, qui suppose une maîtrise de la morphologie et de la syntaxe non négligeable. Les échanges entre élèves sont faits dans une langue assez soutenue, relativement similaire d’un dialogue à l’autre.

Colloque Cordier I, 62_illustration Alexandra Clos
Colloque I, LXII. Illustration Alexandra Clos.

1. Sur le vocabulaire de la maison et de la cuisine (Livre I, Colloque XLV)

Le vocabulaire de la maison et de la cuisine qui fait l'objet de ce premier dialogue peut vous sembler difficile. Vous trouverez des définitions qui vous aideront en passant la souris sur les mots soulignés en pointillés. Il ne s’agit pas d’un vocabulaire que nous apprenons aujourd’hui quand nous étudions le latin : en effet, nous n’apprenons pas en priorité les noms de ce que nous utilisons ou cuisinons quotidiennement, mais le lexique utile pour lire les grands textes littéraires de l’Antiquité classique et les realia qui y apparaissent (vie politique, religieuse, arts et lettres...). En outre, les termes français que l'élève doit traduire en latin ou vice-versa appartiennent à un état de la langue française ancien. Par exemple le « coquemar », qui désigne une sorte de bouilloire, ne nous est plus familier.

Colloque Cordier I, XLV. Photographie Alexandra Clos
Photographie Alexandra Clos.

Aujourd'hui, Galatin et Burcard vont parler de la maison. Que vont-ils apprendre avant d'aller jouer ?

COLLOQVII XLV ARGVMENTVM
Galatinus et Burcardus ante lusum tractant studiosum aliquid.
A lusu ad studium reditur difficilius.
EXEMPLVM puerorum studiosorum.

Personae : Galatinus, Bucardus

GALATINVS : Euge, dimissi sumus ad lusum. Audistine ?
BVRCARDVS : Quidni audierim, cum egomet adfuerim ?
GALATINVS : Placetne paulisper confabulari, deinde ludemus una ?
BVRCARDVS : Mallem ego prius ludere.
GALATINVS : Atqui difficile est ludum abrumpere.
BVRCARDVS : Plane uerum dicis, et ego in me sic experior.
GALATINVS : Quoniam igitur placet tibi mea ratio, da nobis aliquid argumenti ad confabulandum.
BVRCARDVS : Immo tuum est dare, ut qui me lacessiueris.
GALATINVS : Aequum dicis. Redde nomina Latine quae tibi Gallice proponam.
BVRCARDVS : Qua de re propones ?
GALATINVS : De supellectili.
BVRCARDVS : Tentabo respondere, modo ne plura quam decem proponas.
GALATINVS : Enumerabo in digitis, ne forte numerum excedam. Audi igitur.
BVRCARDVS : Istic sum.
GALATINVS : Un buffet.
BVRCARDVS : Abacus.
GALATINVS : Un banc.
BVRCARDVS : Sella.
GALATINVS : Un chandelier.
BVRCARDVS : Candelabrum.
GALATINVS : Un coquemar.
BVRCARDVS : Ahenum.
GALATINVS : Un soufflet.
BVRCARDVS : Follis.
GALATINVS : Un coussin de lit.
BVRCARDVS : Puluinus.
GALATINVS : Un oreiller.
BVRCARDVS : Ceruical.
GALATINVS : Un linceul.
BVRCARDVS : Linteum.
GALATINVS : Un pot à cuire.
BVRCARDVS : Olla.
GALATINVS : Un pot à vin.
BVRCARDVS : Œnophorum.
GALATINVS : Errasti semel.
BVRCARDVS : Vbi ?
GALATINVS : Dixisti linteum pro lodice.
BVRCARDVS : Fateor, debeo tibi semel uictoriam.
GALATINVS : Nunc uicissim propone, ut redimas si potes.
BVRCARDVS : Vis respondere de eduliis ?
GALATINVS : Vt libet.
BVRCARDVS : De la chair fraîche.
GALATINVS : Caro recens.
BVRCARDVS : Du porc.
GALATINVS : Suilla.
BVRCARDVS : De la venaison.
GALATINVS : Ferina.
BVRCARDVS : Venaison de sanglier.
GALATINVS : Aprugna.
BVRCARDVS : Du lait bouilli.
GALATINVS : Lac decoctum.
BVRCARDVS : Du petit lait.
GALATINVS : Serum, uel serum lactis.
BVRCARDVS : Du fromage nouveau.
GALATINVS : Caseus recens.
BVRCARDVS : Brouet de chair.
GALATINVS : Ius carnium.
BVRCARDVS : Poisson bouilli.
GALATINVS : Piscis elixus.
BVRCARDVS : De la sauce.
GALATINVS : Condimentum.
BVRCARDVS : Falleris.
GALATINVS : Quid ergo est ?
BVRCARDVS : Intinctus.
GALATINVS : Condimentum uolo.
BVRCARDVS : At ego nolo contendere.
GALATINVS : Quis contendit ? Consulamus.
BVRCARDVS : Quin prius ludamus, illud fiet posterius.
GALATINVS : Age, fiat, ne amittamus ludendi occasionem.

Vocabulaire de la maison arrondi

Vous pouvez télécharger une traduction de ce dialogue.

2. Sur la troisième déclinaison (Livre I, Colloque LX)

Troisième déclinaison arrondi

Le maître arrive bientôt. Vite ! Revoyons nos déclinaisons !

Personae : E., Franciscus, Gabriel

E : Quid agis Francisce ? Instat praeceptoris aduentus.
FRANCISCVS : Scilicet, instat. Nondum est semihora post secundam.
E : Tamen non debemus interim tempore sic abuti, repetamus.
FRANCISCVS : No stabit per me, ego enim sum paratus.
E : Incipe igitur.
GABRIEL : Expectate parumper, quaeso. Ego quoque sum uestrae decuriae.
E : Matura.
FRANCISCVS : Dicamus suum quisque casum ordine, ut interdum nos docet praeceptor.
E : Satis est uerborum, attendite.
GABRIEL : Quid aliud agimus ?
E : Tertiae declinationis nomina his exemplis Latine declinantur, pater, lumen, rupes, messis, pars, sedile, vectigal, laquear.
FRANCISCVS : N. S. Haec Rupes.
GABRIEL : G. Rupis.
E : D. Rupi.
FRANCISCVS : AC. Rupem.
GABRIEL : V. Rupes.
E : AB. Rupe.
FRANCISCVS : N.P. Hae rupes.
GABRIEL : G. Rupum.
E : Errasti Gabriel, corrige erratum.
GABRIEL : G. Rupium.
E : D. Rupibus.
FRANCISCVS : AC. Rupes.
GABRIEL : V. Rupes.
E : AB. Rupibus.
FRANCISCVS : Verte Gallice.
GABRIEL : Rupes, rupis. G.f. Une roche.
E : Pone in oratione.
FRANCISCVS : Non est in libro nostro.
E : Sed praeceptor docuit.
FRANCISCVS : Alta rupes, une haute roche.
E : More patrio dicis. Aspira fortiter : haute roche.
FRANCISCVS : Une haute roche.
GABRIEL : N.S. Haec Messis.
E : G. Messis.
FRANCISCVS : D. Messi, usque ad finem huius nominis. Deinde sic pergunt coloqui.
E : Ambo errastis.
FRANCISCVS : Erraui fateor.
GABRIEL : Ego quoque, sed uter erit uictus ?
E : Praeceptor iudicabit.
FRANCISCVS : AEquum dicis.
E : Vultisne dicamus iterum, ad memoriam confirmandam ?
FRANCISCVS : Quidni ?
GABRIEL : Quid si praeceptor interueniat ?
E : Quid tum ? Laudabit nos ore pleno.
GABRIEL : Sed mutandus est ordo.
E : Non est dubium. Incipe Francisce.
FRANCISCVS : Tertiae declinationis nomina, etc.

Déclinaison de rupes arrondi
Nominatif singulier
Accusatif singulier
Génitif singulier
Datif singulier
Ablatif singulier
Nominatif pluriel
Accusatif pluriel
Génitif pluriel
Datif pluriel
Ablatif pluriel

Vous pouvez télécharger une traduction de ce dialogue.

3. Sur le verbe lego (Livre I, Colloque LXII).

Le verbe lego sous forme de livre

Et si nous remplacions le maître en attendant son arrivée ?

Personae : L., M.

L : Cur tu es otiosus ?
M : Non sum omnino.
L : Quid agis igitur ?
M : Cogito de lectione reddenda.
L : Ego quoque id ago, repetamus una.
M : Fiat. Sed quam rationem tenebimus ?
L : Age praeceptoris partes, ego discipuli.
M : Valde placet mihi conditio.
L : Sed ne sis mihi austerior.
M : Ne timeas, nosti me satis.
L : Noui.
M : Declina lego in modo infinito.
L : Infiniti modi tempus praesens et praeteritum imperfectum, Legere. Praeteritum perfectum et plusquam perfectum, Legisse.
M : Perge.
L : Sine me paulisper respirare, quaeso, praeceptor.
M : Age, sino. Satisne respirasti ?
L : Satis.
M : Perge nunc.
L : Futurum indefinitum, Lecturum esse. Gerundia, Legendi…
Ad finem usque.
M : Gaudeo te recte fecisse officium.
L : Ego vero mihi gratulor, sed est Deo gratia.
M : Recte dicis, utinam ex animo.
L : Ex animo, certe.
M : Bene habet, desinamus. Sentio praeceptoris aduentum.
L : Eccum, adest, st !

Déclinaison de lego arrondi

4. Quelques remarques sur ces dialogues

L'Antiquité ne nous a pas laissé de témoignages directs d'une pratique orale quotidienne du latin. Comme le dit Martine Furno1 dans un article consacré aux Colloques de Cordier sur laquelle ces lignes s'appuient, tout en se voulant une restauration du latin classique, sa langue est en réalité une invention pédagogique. Dans la mesure où les élèves ne l'utilisent et ne l'entendent que dans un cadre scolaire, l'exercice demeure difficile, artificiel en quelque sorte, et il leur faut s'entraîner régulièrement.

L'immersion totale en latin est d'ailleurs apparue comme trop difficile à Maturin Cordier pour les débutants. C'est pourquoi, dans les petites classes, il passe par le détour de la langue vernaculaire. Dans les dialogues ci-dessus, on voit que la leçon consiste à savoir traduire des termes français en latin et inversement. Le français était en effet la langue maternelle des élèves de l'actuelle Suisse romande où enseignait Cordier. Les élèves se corrigent entre eux, ce qui nous permet de réaliser les difficultés des élèves et la façon dont ils corrigent leurs fautes, par exemple quand, dans le deuxième dialogue que nous allons voir sur la troisième déclinaison, Gabriel récite la troisième déclinaison et, pour le génitif, répond « Rupum ». Son camarade, François, lui indique qu’il a fait une erreur et l’invite à corriger, rupis se déclinant sur le modèle parisyllabique et non imparisyllabique.

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Les dialogues des Colloquia de Cordier font apparaître l'atmosphère bienveillante et humaine qu'il voulait voir régner dans les écoles où il enseignait. On voit ainsi les élèves s'entraider. Les dialogues comportent aussi une part d'humour : Cordier, conformément à ce qu'enseignent les traités de pédagogie humanistes, veut enseigner en amusant. Ses lecteurs pourront ainsi sourire de voir avec quel empressement les élèves relèvent les fautes de leurs camarades et les corrigent.

Il y a une part d’idéalisation dans les élèves qui nous sont ici présentés. Ils sont pieux et rendent grâce à Dieu de leurs progrès (Deo gratia est). Studieux, ils préfèrent travailler avant d’aller jouer, comme dans le premier dialogue. En effet, Galatinus dit à son camarade Burcardus : Placetne paulisper confabulari, deinde ludemus una ? Le jeu est difficile à interrompre une fois que nous l’avons commencé, et les enfants en sont conscients ! En définitive, ces dialogues cherchent un équilibre : ils donnent des exemples de bon comportement, souvent mis en valeur par l'argumentum, mais ils veulent aussi tendre un miroir drôle, stimulant et crédible aux jeunes lecteurs.

Les dialogues de récitations sont organisés de telle façon que vous pourrez reproduire la scène à deux ou trois latinistes en cours d'apprentissage sous forme théâtrale en vous répartissant les rôles. Vous pouvez envoyer l’enregistrement de votre « mise en voix » à Imago !

  1. Martine Furno, « Quod aliquando fuit, potest instaurari : parler latin au XVIe siècle, une restitution en trompe-l’œil ? », Anabases [En ligne], 17 | 2013, mis en ligne le 01 avril 2016. URL : http://journals.openedition.org/anabases/4146 ; DOI : https://doi.org/10.4000/anabases.4146
Par Alexandra Clos
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