Niveau 3

Johann Froben était l'un des principaux imprimeurs de Bâle dans la première moitié du XVIe siècle, et il a collaboré avec Érasme et Beatus Rhenanus à de nombreuses occasions, devenant en quelque sorte l'imprimeur attitré d’Érasme. Les titres que nous avons sélectionnés ici montrent des éditions d'œuvres connues. On pourra remarquer une similarité frappante dans le design de ces pages de titre.

Les Adages

Page de titre Adages Froben 1526_K 427
Bibliothèque humaniste de Sélestat, K 427, ©BHS.

Adagiorum opus D. Erasmi Roterodami per eundem exquisitissima cura recognitum et locupletatum, correctis ubique citationum numeris, ac restitutis indicibus. Hanc supremam manum putato, et securus emito. Si plura cupis nosse, uerte paginam, et lege autoris epistolam.

Basileae apud Ioannem Frobenium. Mense Februario.

Anno MDXXVI.

Traduction

Les Adages sont l’un des ouvrages d’Érasme qui a rencontré le plus de succès. Il a connu un grand nombre d’éditions ; celle de 1526 était la sixième et il y en a eu plusieurs autres avant la mort de l’auteur. Ce livre n’a pas d’ex-libris, mais selon les informations de la BHS, il a appartenu à Beatus Rhenanus puis au collège jésuite de Sélestat. Il a été imprimé par Johann Froben à Bâle et porte la marque de cet imprimeur. Celle-ci est assez imposante sur la page de titre, si on la compare à la place consacrée au titre lui-même. Les imprimeurs-libraires étaient alors bien conscients de la valeur commerciale liée à un nom d' auteur connu. Ils allaient même jusqu’à attribuer faussement des textes à un auteur célèbre pour bénéficier de sa notoriété. Néanmoins, dans notre page, la typographie fait nettement ressortir le titre de l’œuvre par la taille des caractères, alors que le nom de l’auteur est moins mis en valeur. En 1526, les Adages constituent une œuvre tellement célèbre qu’il n’est pas nécessaire d’insister sur son auteur. L'épître liminaire à laquelle le titre fait référence est adressée par Érasme aux lecteurs ; elle décrit et fait l’éloge de l’œuvre. Par ailleurs, le grand format in-folio de ce livre est typique des publications érudites, coûteuses.

Commentaires sur l’Histoire Naturelle de Pline

Page de titre_Pline l'Ancien_BHS 452
Bibliothèque humaniste de Sélestat, K 452, ©BHS.

Beatus Rhenanus Selezestadiensis, in C. Plinium.

Repurgatur hoc libro non solum praefatio Pliniana a multis mendis, et ipsi Naturalis Historiae libri infinitis locis castingantur, ac tanquam scholiis alicubi illustrantur, post omnium aeditiones annotationesque quas ad hoc tempus, nempe Annum MDXXV, uidere contigit, uerum etiam modus ostenditur, quo tum ipse Plinius tum autores alii praesidio manuscriptorum codicum restitui queant, et adiuuatur diligentissima Frobeniaenae officinae aeditio, quam ubique sequimur, cum qua collationem quoque fieri uolumus a lectore. Nam quae castigata sunt in illa ante, sunt autem innumera, nos consulto praeteriuimus. Dices hoc laboris post Hermolaum Barbarum uirum eruditissimum, non frustra a nobis susceptum, si modo legeris. Et probabis consilium nostrum quo haec seorsim doctis cognoscenda nunc exhibemus. De qua re fusius in proxima Epistola, quae nuncupatoria est, ad clarissimum Baronem Ioannem a Lasco Polonum.

Cum gratia et priuilegio imperiali.

Traduction

Il s’agit des commentaires de Beatus Rhenanus sur l’Histoire Naturelle de Pline. On considère que la pratique de publier des recueils imprimés d’annotations ou de commentaires est née de l’usage d’inscrire des notes manuscrites dans les marges des ouvrages imprimés, qui devaient ensuite être rassemblées 1. La marque de l’imprimeur Johann Froben a la même forme que celle du titre précédent. Cet ouvrage ne comporte pas d’ex-libris et n’a pas d’indication de provenance dans le catalogue de la BHS. Cette édition bénéficie d’un privilège, c’est-à-dire d’une protection contre les copies pour une période donnée (qui n’est pas mentionnée dans notre cas) sur le territoire où s’exerce le pouvoir délivrant ce privilège. La contrefaçon à la Renaissance n’est pas nécessairement illicite et peut simplement faire référence à la copie d’un ouvrage hors de sa zone de privilège. On peut noter la dédicace au Baron Lasco : ce type de dédicace était alors une manière d’asseoir la légitimité d’une œuvre et de solliciter l’aide financière d’un mécène.

Œuvres complètes de Platon

Page de titre_Platon_Froben_1532_BHS K 860
Bibliothèque humaniste de Sélestat, K 860, ©BHS.

Omnia diuini Platonis opera tralatione Marsilii Ficini. Emendatione et ad Graecum codicem collatione Simonis Grynaei. Nunc recens summa diligentia repurgata. Froben.

Basileae in officina Frobeniana.

Anno MDXXXII.

Traduction

Cet ouvrage provient de la bibliothèque de Beatus Rhenanus, comme l’indique l’ex-libris daté de 1535. il s'agit des œuvres de Platon dans la traduction latine humaniste que fut celle du Florentin Marsile Ficin, dans la deuxième moitié du Quattrocento. Le titre est assez court, mais il insiste sur la qualité de l’édition, en précisant la source du texte grec dont l’établissement a permis la traduction. Après le premier tiers du XVIe siècle, le marché des œuvres érudites a atteint un degré de saturation, et il était nécessaire d’innover, par des textes mieux établis ou de nouvelles traductions, afin de pouvoir écouler ces imprimés.

Les Annales de Tacite

Page de titre édition de Tacite_BHS K1130
Bibliothèque humaniste de Sélestat, K 1130,©BHS.

P. Cornelii Taciti equitis Romani Annalium ab excessu Augusti sicut ipse uocat, siue Historiae Augustae, qui uulgo receptus titulus est, libri sedecim qui supersunt, partim haud oscitanter perlecti, partim nempe posteriores ad exemplar manuscriptum recogniti magna fide nec minore iudicio per Beatum Rhenanum. Nihil hic fingi docebunt castigationes suis quaeque libris additae. Libellus de Germanorum populis, Dialogus de oratoribus, denique Vita Iulii Agricolae, non solum emaculatius prodeunt, sed et explicatius adiunctis in hanc rem scholiis. Super haec omnia accesserunt in initio operis Thesaurus constructionum locutionumque et uocum Tacito solemnium citatis etiam ex Liuio plerunque testimoniis, ac in calce rerum memorabilium index copiosissimus. Nec desunt aliorum in hunc autorem ante aeditae annotationes praefationesque siue Beroaldi seu Alciati.

Basileae in officina Frobeniana

anno MDXXXIII.

Traduction

L’ex-libris daté de 1533, visible sur la page de titre, indique que cet ouvrage faisait partie de la bibliothèque de Beatus Rhenanus. De nouveau, la marque de l’imprimeur Froben est imposante sur la page. Souvent, les ouvrages publiés chez Froben qui font partie de la bibliothèque de Beatus Rhenanus sont des œuvres auxquelles il a contribué, comme éditeur scientifique ou comme auteur. Le travail d’édition qu’il a réalisé sur Tacite est remarquable ; c'est notamment la première étude en profondeur du style tacitéen 2.

Parcours : l'imprimeur, marque de fabrique

Toutes les pages de titre ci-dessus, et bien d'autres de la même période, partagent des caractéristiques particulières : quelques mots mis en valeur par la taille de la typographie, associés à une marque d’imprimeur de grande taille. La marque de l’imprimeur, Froben en l’occurrence, ne communique rien quant au contenu de l’ouvrage, et n’illustre rien de spécifique au texte. Elle est au contraire très standardisée, à quelques détails près que l’on ne repère pas au premier coup d’œil. Il s’agit d’un caducée surmonté d’une colombe, tenue par deux mains. Dans cette marque les deux serpents symbolisent la prudence, la colombe la simplicité, et le sceptre droit l’amour de la justice, qui sont des éléments empruntés à la réinterprétation humaniste des hiéroglyphes égyptiens.

Les caractères les plus gros mettent en valeur soit le contenu de l'ouvrage (Adagiorum opus ou Platonis opera, par exemple), soit l'auteur ou l'éditeur scientifique (ainsi Beatus Rhenanus, ou P. Cornelius Tacitus). La taille parfois supérieure du nom de l’auteur ou de l’éditeur scientifique par rapport à celle du titre de l’œuvre elle-même nous signale l’importance commerciale de ce nom d’auteur, au même niveau que la marque de Froben.

Dans tous les cas, on remarquera que des mots importants sont souvent coupés en fin de ligne, sans tenir compte des coupes sémantiques : c'est là une grande différence avec les habitudes typographiques modernes.

Le marché du livre érudit devenant plus compétitif après le premier tiers du XVIe siècle, la qualité de l’édition est apparue comme un critère important, et notamment l’élimination des fautes d’impression. Froben, doté d'une bonne réputation en la matière, avait avantage à clairement signaler ce point. Par ailleurs, la qualité de l'établissement du texte et des commentaires, pour les œuvres antiques, étaient des facteurs qui pouvaient permettre à un ouvrage de se différencier ; cela justifie la mise en valeur du nom de Beatus Rhenanus plutôt que celui de Pline. En acquérant une plus grande notoriété, Froben a pu trouver un intérêt croissant à mettre en valeur une forme plus ou moins standardisée de sa marque. L’utilisation grandissante de la marque d’imprimeur comme outil commercial est d'ailleurs une tendance générale du livre imprimé à l'époque moderne.

Parcours : l'importance du lieu et de l'année d'impression

La manière dont le lieu d’impression ou l’officine de l’imprimeur sont indiqués, de même que l’année, varie d’un livre à l’autre, y compris chez un même imprimeur, comme on peut le voir avec Froben. Pour certains ouvrages, la page de titre ne comporte en revanche aucune indication de ce type.

L’année d’impression n’apparaît pas systématiquement sur la page titre, mais dans les exemples de notre dossier, elle est indiquée pour tous les ouvrages les plus tardifs. C’est a priori cohérent avec la compétitivité croissante du marché du livre érudit. En effet, l’année d’impression permet à l’acheteur potentiel de vérifier rapidement que le livre est récent et bénéficie d'avancées scientifiques. En revanche, pour un imprimeur qui a des difficultés à diffuser ses livres (et dont les ouvrages pouvaient donc rester longtemps chez un libraire), l’indication de l’année d’impression était à double tranchant.

On peut noter, dans le cas de Froben, une certaine variété dans la manière dont apparaît la mention de la ville d'impression, Bâle : il peut n’y en avoir aucun, la ville peut être qualifiée d'inclytam, ou encore de Germaniae.

  1. Voir Ann Blair, Tant de choses à savoir. Comment maîtriser l'information à l'époque moderne, Paris, Seuil, 2020.
  2. Lucie Claire, « Commenter les Annales de Tacite dans la première moitié du XVIe siècle : André Alciat, Beatus Rhenanus, Emilio Ferretti », Anabases [En ligne], 15 | 2012, mis en ligne le 01 avril 2015, consulté le 08 juin 2021. URL : http://journals.openedition.org/anabases/3725 ; DOI : https://doi.org/10.4000/anabases.3725.
Par Laurent Gauthier
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