Niveau 2

Un même texte pouvait faire l'objet d'une nouvelle édition, avec un titre modifié, s'appuyant sur la notoriété déjà acquise de l'œuvre pour attirer ainsi le lecteur.

Un recueil d'œuvres diverses

Page de titre Eloge de la Folie Froben BHS K 1074 a
Bibliothèque humaniste de Sélestat, K 1074 a,© BHS.

In hoc opere contenta.

Ludus L. Annei Senecae, de morte Claudii Caesaris, nuper in Germania repertus, cum scholiis Beati Rhenani.

Synesius Cyrenensis de laudibus caluitii, Ioanne Phrea Britanno interprete, cum scholiis Beati Rhenani.

Erasmi Roterodami Moriae encomium cum commentariis Gerardi Listrii trium linguarum periti.

Apud inclytam Germaniae Basileam.

Traduction

Il s’agit de la première partie d’un recueil factice (coté K1074) qui contient plusieurs autres textes. Ce livre contient l’Éloge de la Folie d’Érasme, l’un des textes les plus célèbres de la Renaissance, publié pour la première fois en 1511, ainsi que quelques autres textes. Cet ouvrage provient de la bibliothèque de Beatus Rhenanus : il comporte un ex-libris daté de 1520. On peut noter que les œuvres rassemblées dans cet ouvrage sont tous des textes sérieux à caractère ludique : on y trouve ainsi l’Apocoloquintose de Sénèque et l’Éloge de la calvitie de Synésios de Cyrène. L’éditeur a assemblé ces ouvrages en suivant une logique précise, dans la tradition sério-comique antique dont Érasme lui-même se réclame dans l'épître dédicatoire de l'Éloge de la Folie adressée à Thomas More. Enfin, on peut noter la collaboration de Beatus Rhenanus à l’édition scientifique pour les textes antiques, et l'effet de nouveauté que souligne le titre en mentionnant la découverte d’un manuscrit en Allemagne. L’imprimeur de cette édition est connu : il s'agit de Johann Froben, bien qu’il n’y ait pas sur la page de titre, ornée avec soin, d’éléments qui le désignent de manière évidente. Le format in-quarto du livre et ses dimensions moyennes sont adaptés à un texte qui allie divertissement et œuvre savante. En effet, pour ce type d’imprimé, il était courant d’éviter un grand format, plus coûteux.

L'Éloge de la Folie

Page de titre Eloge de la Folie Froben BHS K 30
Bibliothèque humaniste de Sélestat, K 30, page de titre, © BHS.

Moriae encomium nunc postremum ab ipso autore religiose recognitum, una cum aliis aliquot libellis, non minus eruditis quam amoenis, quorum omnium titulos, proxima pagella loquetur.

Apud inclutam Basileam, anno MDXXII.

Traduction
Eloge de la Folie verso page de titre BHS K 30
Bibliothèque humaniste de Sélestat K 30, verso de la page de titre, © BHS.

In hoc opere contenta.

Ludus L. Annei Senecae, de morte Claudii Caesaris, nuper in Germania repertus, cum scholiis Beati Rhenani.

Synesius Cyrenensis de laudibus caluitii, Ioanne Phrea Britanno interprete, cum scholiis Beati Rhenani.

Erasmi Roterodami Moriae encomium cum commentariis Gerardi Listrii trium linguarum periti.

Epistola apologetica Erasmi Roterodami, ad Martinum Dorpium theologum.

Traduction

Il n’y a pas d’information relative à la provenance de cet ouvrage dans le fonds de la BHS, et pas d’ex-libris qui permette de déterminer son propriétaire. L'encadrement qui orne le verso de la page de titre, ainsi que le texte, sont cependant très proches de ceux de la page de titre du recueil BHS, K 1074 a que nous avons vue plus haut, avec quelques différences dans l'encadrement. L’année d’impression, 1522, le situe deux ans après. Les mêmes œuvres ont été rassemblées dans ce recueil, dans le même ordre, avec en plus la lettre d’Érasme à Martin Dorp. Ce qui constitue la page de titre du livre de 1520 se retrouve donc au verso de la page de titre de l'édition de 1522. Celle-ci présente en revanche une nouvelle page de titre.

La page de titre de 1522 s'appuie donc sur l'édition précédente, mais avec des différences significatives. Elle met en effet très clairement en avant l’Éloge de la Folie, qui à ce moment-là s'était avéré être un grand succès. Commercialiser un ouvrage avec le même contenu, à peu de choses près, avec en très grands caractères MORI(ae) sur la page de titre garantissait d’attirer l’œil du lecteur potentiel. Même si l’œuvre d’Érasme est mise en avant, ce n’est pas le premier texte dans l’ouvrage, et il a gardé la même position que dans l’édition précédente : inscrit dans toute une tradition antique de « jeu sérieux » littéraire. En outre, la lettre au théologien Martin Dorp, qui a été ajoutée, poursuit un but apologétique : l'auteur se défend contre les critiques soulevées par les théologiens contre l’Éloge de la Folie. Est mise en valeur, enfin, la correction du texte par l'auteur lui-même.

Parcours : auteurs et éditeurs scientifiques

La manière dont les auteurs ou les éditeurs scientifiques sont présentés est très variable, et il n'y a pas de règle systématique.

Ces qualifications peuvent dans certains cas être très courtes, comme pour Gérard Listrius et Martin Dorp. Elles peuvent aussi être bien plus développées et insistantes sur leur rang : très éminent et de tout premier ordre. Mais le simple trium linguarum periti fait déjà référence à l' idéal humaniste de connaissance conjointe du latin, du grec et de l'hébreu, particulièrement promu au Collège trilingue de Louvain ; cela revient donc à élever Gérard Listrius au rang d'humaniste accompli. De même, theologum évoque le titre universitaire de Martin Dorp, mais le limite aussi à cette seule discipline. On trouve parfois un usage de diminutifs sous forme de jeux de mots, comme aucuparii, l’oiseleur pour un certain Vogler : il s'agit là d'une traduction en latin du nom allemand.

Les pages de titre montrées ici mettent en avant les noms d’Érasme ou de Beatus Rhenanus, qui au moment de ces publications étaient très connus, sans qu'il soit besoin de leur accoler un titre. On peut noter la mention de leur ville d'origine (Rotterdam ou Sélestat), selon l’habitude des humanistes de donner à leur nom une forme qui ressemble aux tria nomina de la Rome antique (praenomen, nomen, cognomen tiré de leur ville natale).

Parcours : l'effort d'édition des textes

La qualité de l’établissement des textes était importante, ainsi que l’élimination des fautes d’impression, ce qui exigeait que l’auteur, l’éditeur scientifique ou des correcteurs y consacrent du temps et de l'énergie. Fréquemment, les titres mettent en valeur ces efforts, de plus en plus à mesure qu'augmente la concurrence entre imprimeurs-libraires.

Les titres ici présentés ne donnent que quelques éléments sur l'établissement des textes. Quand le travail d'édition scientifique est mentionné, le nombre d’actions mises en avant par ces indications est relativement limité. Il s’agit d’activités bien spécifiques liées au texte qui a été recognitum, collectum, correctum, restitutum, castigatum. Ces termes sont dans tous les cas des participes parfaits passifs, qui font clairement référence à une action achevée. Ces participes sont utilisés comme épithètes, mais ils apparaissent aussi dans des ablatifs absolus, ce qui met un peu plus en avant les actions correspondantes.

On trouve en revanche une plus grande inventivité dans les éloges décernés au soin mis à ces activités. On trouve des adverbes et des compléments de manière, avec l'intervention souvent de formes au superlatif. Par exemple, on peut trouver le simple religiose, mais aussi exquisitissima cura, ou magna fide nec minore iudicio. Ou trouve aussi une tournure récurrente : infinitis locis, qui évoque la minutie du travail. iam quartum rappelle le caractère répété de ces efforts.

Par Laurent Gauthier
userclosepencilinfo-circlegroupangle-downellipsis-vgraduation-cap