Venus Juno Aeneas Louvre
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Andrea Fulvio consacre une notice relativement longue de ses Illustrium imagines à Pompée, un des grands imperatores de la fin de la République. Si l'auteur de la notice évoque brièvement les succès de jeunesse de Pompée qui lui ont valu le surnom de Magnus, il s'attarde en revanche sur une des périodes les plus troublées de l'histoire de la République romaine et dans laquelle Pompée a joué un grand rôle, la guerre civile. Pour découvrir la vie de Pompée, notamment ses dernières années, il vous sera proposé de mettre ce texte, aux accents à la fois moralisants et pathétiques, en relation avec d'autres sources, textuelles et iconographiques, qui évoquent le destin, parfois qualifié de tragique, de Pompée le Grand.

Pompée Médaillon
CN. POMPEIVS MAGNVS TERT. COS.

Pompée Imperator

Cn. Strabonis filius, ter consul, de toto fere terrarum ambitu triumphator, felicissimus imperator priusquam miles.

La première phrase de la notice biographique se présente comme un éloge de la carrière militaire et politique de Pompée. L'ellipse du verbe, qu'il n'est pas obligatoire de restituer, donne à cette phrase des allures de titulature. À l'aide d'un rythme ternaire reposant sur une gradation, trois titres d'honneur de Pompée sont rappelés : consul, itrumphator, imperator. Pour chacun de ces titres, un élément vient souligner leur caractère exceptionnel.

  • ter consul : Pompée a été trois fois consul. À Rome, le consulat est une magistrature annuelle, collégiale, assumée à deux. Pompée partage deux fois le consulat avec Licinius Crassus, en -70 et -55. En -52, son collègue est Caecilius Metellus. Lorsque Pompée obtient son premier consulat, il est encore très jeune, puisqu'il n'a que 36 ans, bien moins que les 43 ans nécessaires pour briguer normalement cette magistrature suprême. Regardez le médaillon ci-dessus, il y est fait mention des consulats de Pompée.
  • de toto fere terrarum ambitu triumphator : par cette expression flatteuse autant qu'hyperbolique, l'auteur fait référence aux trois triomphes de Pompée. Ses nombreuses victoires militaires, au cours de différentes campagnes, l'ont en effet conduit à triompher en 79 sur l'Afrique, ex Africa, sur l'Espagne en 71, ex Hispania, et enfin, en 61, un triomphe de orbi uniuerso, sur 14 peuples à la fois, ex Asia, Ponto, Armenia, Paphlagonia, Cappadocia, Cilicia, Syria, Scytheis, Iudaeeis, Albania, Pirateis. Les auteurs anciens évoquent souvent les triomphes de Pompée, surtout lorsqu'il s'agit de rappeler qu'il était particulièrement jeune lors de son premier triomphe :

qualis erat populi facies clamorque fauentis,

olim cum iuuenis primique aetate triumphi

post domitas gentes quas torrens Hiberus,

et quaecumque fugax Sertotius impulit arma,

uespere pacato pura uenerabilis aeque

quam currus ornante toga, plaudente senatu,

sedit adhuc Romanus eques.

"Telles étaient la figure et les acclamations du peuple approbateur, lorsque jadis, au temps de sa jeunesse et de son premier triomphe, après avoir dompté les peuples que l’Èbre impétueux enserre, toutes les armées que Sertorius entraîna dans sa fuite, une fois l’Occident apaisé, aussi vénérable avec sa toge unie qu’avec celle qui orne le char, il s’assit, encore chevalier romain, sous les applaudissements du Sénat".

Lucain, Pharsale 7, 13,-19.
  1. Dans ces quelques vers, relever les termes qui indiquent la jeunesse de Pompée
  2. Quels éléments de la cérémonie du triomphe pouvez-vous relever ?
  • felicissimus imperator priusquam miles : Dans cette proposition, chacun des termes est important. Pompée est salué du titre d'imperator, "général victorieux", alors même qu'il ne dispose d'aucune charge officielle et n'est qu'un simple chevalier, ce à quoi fait référence le terme miles, "soldat". C'est d'abord Sylla qui le salue ainsi, puis ses troupes sur le champ de bataille, comme le rapporte Plutarque dans la Vie de Pompée. Après avoir lu le texte, repérez le terme grec équivalent du latin imperator.

ὡς γὰρ εἶδεν αὐτὸν ὁ Σύλλας προσιόντα καὶ τὴν στρατιὰν παρεστῶσαν εὐανδρίᾳ τε θαυμαστὴν καὶ διὰ τὰς κατορθώσεις ἐπηρμένην καὶ ἱλαράν, ἀποπηδήσας τοῦ ἵππου καὶ προσαγορευθείς, ὡς εἰκός, αὐτοκράτωρ ἀντιπροσηγόρευσεν αὐτοκράτορα τὸν Πομπήϊον, οὐδενὸς ἂν προσδοκήσαντος ἀνδρὶ νέῳ καὶ μηδέπω βουλῆς μετέχοντι κοινώσασθαι τοὔνομα τοῦτο Σύλλαν, περὶ οὗ Σκηπίωσι καὶ Μαρίοις ἐπολέμει.

"Dès que Sylla le vit s'avancer [Pompée], entouré d'une armée admirable par sa bravoure, fière et joyeuse de ses succès, il sauta de cheval et, après avoir été salué, comme de juste, du titre d'imperator, il salua en retour Pompée du même titre. Nul ne se serait attendu à le voir partager avec un homme jeune, qui n'appartenait même pas encore au Sénat, un titre pour lequel il faisait la guerre aux Scipions et aux Marius.

Plutarque, Pomp., 8, 3. (Trad. A.-M. Ozanam)
  • Le titre d'imperator figure sur une monnaie émise en -46, après la mort de Pompée. À l'époque de Pompée, il était encore inconcevable qu'un homme politique, si puissant soit-il, se représente lui même, de son vivant, sur une monnaie. Ce sont donc ses descendants qui se chargent de rappeler les exploits de Pompée sur des émissions monétaires :
Pompée Rrc
RRC 470/1d : le droit représente la tête de Pompée à droite, entourée de la légende CN MAGN IMP
  • Le superlatif felicissimus, de l'adjectif felix, renvoie à la felicitas, une valeur importante pour les généraux. Le général felix, c'est celui qui est heureux, fortuné et le favori des dieux.

Aide à la traduction : le terme imperator

Dans un texte latin que l'on veut traduire, le terme imperator peut être piégeux. Loin de signifier automatiquement "empereur", comme on est souvent tenté de le traduire, il renvoie à diverses réalités, militaires notamment. Voici les différents sens à envisager, suivant le contexte et la période, illustrés par des exemples :

  •  De manière générale, imperator désigne celui qui commande, le maître, le chef. C'est le cas dans cet extrait de Salluste, où le terme désigne les chefs d'Etat (Rome est encore une République, il ne peut donc s'agir des empereurs) :Quod si regum atque imperatorum animi uirtus in pace ita ut in bello ualeret, "or, si la force d'âme des rois et des chefs d'Etat se manifestait aussi bien dans la paix que dans la guerre ..." (Salluste, Cat., 2)
  • En contexte militaire, l'imperator est le chef d'armée, le général, comme chez César, Ciu., 3, 51, 3, aliae enim sunt legati partes atque imperatoris, "autres sont les devoirs d'un lieutenant et ceux d'un général en chef". 
  • En contexte militaire, dans certains cas précis, imperator est le titre désigné au général victorieux, il se traduit donc par "général victorieux", comme dans notre passage de Fulvio, ou chez Cicéron, Phil., 14, 10, 28, An uero quisquam dubitabit appellare Caesarem imperatorem ? "Qui pourrait en outre hésiter à décorer César du titre de général victorieux?"
  • Ce n'est qu'à partir du premier siècle de notre ère, sous l'Empire, que le terme imperator en vient à signifier "empereur", par exemple dans la Correspondance de Pline, Ante lucem ibat ad Vespasianum imperatorem, "Avant le jour il se rendait auprès de l'empereur Vespasien" (Pline, Ep., 3, 5, 9).

Pompée disciple de Sylla et rival de César

Qui si non, per exempla Syllana gradiens cupiditate regni, in praestantissimum animi uigorem fortunaque insuperabilem C. Julium Caesarem incidisset, aequare non solum poterat Alexandri Magni Liberique patris fulgorem, sed Mars alter merito potuisset appellari.

Dans cette phrase, l'auteur de la notice évoque la soif de pouvoir de Pompée, cupiditate regni, qui l'a conduit à prendre comme modèle Sylla, à se rapprocher d'Alexandre le Grand et de Dionysos, sans pour autant les égaler, et à s'opposer à César, au point de devenir presque l'égal de Mars lui même. Si les comparaisons de Pompée avec certaines de ces figures sont traditionnelles dans la littérature des guerres civiles, d'autres sont plus originales. Avant d'approfondir ces différents rapprochements, regardez cette galerie de portraits qui vous permettra de mettre des 'visages' sur des noms.

Pompée disciple de Sylla

La formulation "per exempla Syllana gradiens cupiditate regnandi" explique que Pompée a littéralement marché, gradiens, sur les traces de Sylla qu'il avait pris comme modèle pour ses ambitions. Cette phrase n'est pas forcément à entendre en un sens positif. Vainqueur de la guerre civile contre Marius en -82, Lucius Cornelius Sulla est connu pour les proscriptions - ces arrestations et exécutions d'opposants - qu'il a organisées à Rome après sa victoire. Lors de la deuxième guerre civile, celle qui oppose César à Pompée, les opposants de ce dernier l'associent à Sylla pour ternir son nom. Nombreux sont les textes de propagande dans lesquels on trouve ce rapprochement Pompée-Sylla. En voici deux exemples, l'un contemporain des faits, l'autre postérieur.

Cicéron, dans une lettre qu'il écrit à son ami Atticus en mars -49, lui expose ses sentiments à l'égard de Pompée et explique pourquoi il a décidé de ne pas le suivre hors d'Italie, lorsque le chef des Républicains a pris la fuite devant l'avancée de César. Le jugement de Cicéron à l'égard de Pompée est critique :

Si enim nihil praeter fugam quaereretur, fugissem libentissime : sed genus belli crudelissimi et maximi, quod, nondum uident homines, quale futurum sit, perhorrui. Quae minae municipiis ! quae nominatim uiris bonis ! quae denique omnibus, qui remansissent! quam crebro illud ; Sulla potuit, ego non potero !

"Sil ne s'était agi que de fuir avec Pompée, je m'y serais déterminé sans peine ; mais cette guerre, qui sera plus cruelle qu'on ne pense, c'est cette guerre que j'ai eu en horreur. Quelles menaces n'a-t-il pas faites aux villes de l'Italie, à plusieurs gens de bien en particulier, et en général à tous ceux qui ne le suivraient point ? Combien de fois lui est-il échappé de dire : "Sylla a pu le faire, pourquoi ne le ferais-je pas?""

Cicéron, Att., 9, 10, 2
  1. Quels reproches Cicéron fait-il à Pompée ?
  2. Comment donne-t-il de la force à son propos pour convaincre Atticus et justifier sa conduite ?

Au chant I de son épopée sur la guerre civile, Lucain prête à César un discours d'exhortation aux troupes. Au moment de s'engager dans le conflit, César doit convaincre ses soldats de la justesse de sa cause et donc de la culpabilité de son ennemi Pompée. Il le compare explicitement à Sylla pour évoquer sa soif de pouvoir :

Nunc quoque ne lassum teneat priuata senectus,

bella nefanda parat suetus ciuilibus armis

et docilis Sulla scelerum uicisse magistrum ;

utque ferae tigres nunquam posuere furorem,

quas nemore Hyrcano, matrum dum lustra secuntur,

altus caesorum pauit cruor armentorum,

sic et Sullanum solito tibi lambere ferrum

durat, Magne, sitis. Nullus semel ore receptus

pollutas patitur sanguis mansuescere fauces.

Quem tamen inueniet tam longa potentia finem ?

Quis scelerum modus est ?

"Maintenant encore, de peur que la vie privée ne le retienne vieux et fatigué, Pompée prépare avec les armes civiles ces guerres impies dont il a l'habitude, et il s'étudie à vaincre Sylla, son maître en l'art des crimes. Comme les tigres ne perdent jamais leur fureur, lorsqu'au fond des forêts d'Hyrcanie, en s'enfuyant dans les repaires maternels, ils se sont repus dans le sang épais des troupeaux égorgés, de même aussi tu t'es accoutumé à lécher le fer de Sylla, et ta soif, Magnus, dure encore. Tu as laissé couler une fois le sang dans ta bouche, et il ne permet pas à ton gosier souillé de s'apaiser. Quelle fin trouvera une puissance pourtant si longue? Quelle limite auront ces crimes ?"

Lucain, Pharsale, I, 324-334 (Trad. Bourgery)
  1. Relever les expressions qui rapprochent Pompée de Sylla.
  2. Étudiez la comparaison de Pompée avec une bête sauvage : relever les champs lexicaux, les images frappantes employées, et les liens entre comparant et comparé.
  3. Ces vers sont extraits d'un discours de César à ses soldats. La situation d'énonciation dans ces vers vous paraît-elle normale ? Quel est l'effet produit ?
  4. Selon le César de Lucain, qu'est-ce qui pousse Pompée à lui faire la guerre ?

Alexandre le Grand, le conquérant par excellence

Dans la suite du texte, aequare non solum poterat Alexandri Magni ... fulgorem, Pompée est rapproché de la figure d'Alexandre le Grand. Alors que la comparaison avec Sylla est, comme nous l'avons vu, peu flatteuse et faite par ses détracteurs, c'est Pompée lui même qui favorise, par son action et son discours, un rapprochement avec Alexandre. C'est ce que l'on appelle l'imitatio Alexandri. La ressemblance entre Pompée et Alexandre est d'abord physique, comme nous l'apprend Plutarque au début de sa Vie de Pompée : le général romain imite la célèbre coiffure d'Alexandre, l'anastolè, c'est à dire les mèches recourbées au-dessus du front.

ἦν δέ τις καὶ ἀναστολὴ τῆς κόμης ἀτρέμα καὶ τῶν περὶ τὰ ὄμματα ῥυθμῶν ὑγρότης τοῦ προσώπου, ποιοῦσα μᾶλλον λεγομένην ἢ φαινομένην ὁμοιότητα πρὸς τὰς Ἀλεξάνδρου τοῦ βασιλέως εἰκόνας. ᾗ καὶ τοὔνομα πολλῶν ἐν ἀρχῇ συνεπιφερόντων οὐκ ἔφευγεν ὁ Πομπήϊος.

Ses cheveux étaient légèrement relevés, et il y avait dans ses yeux un éclat humide qui lui donnait une ressemblance, moins visible pourtant qu'on ne le prétendait, avec les portraits du roi Alexandre. Aussi beaucoup lui donnèrent-ils ce surnom, qu'il ne refusa pas".

Plutarque, Pomp., 2, 2-3 (Trad. A.-M. Ozanam)

Comme le grand conquérant de l'époque hellénistique, Pompée peut se flatter d'avoir, lors de ses conquêtes, exploré les confins du monde connu et repoussé les bornes de l'Empire romain. Le surnom de Magnus, "Le Grand", qui lui est décerné en raison de ses victoires, est aussi une référence explicite à Alexandre. Pompée imite Alexandre jusque dans sa manière de célébrer ses triomphes. On sait par Plutarque (Pomp., 14, 6) que Pompée avait voulu célébrer son premier triomphe sur un char traîné par quatre éléphants, mais les pachydermes trop imposants n'avaient pas pu franchir les portes de Rome. L'historien grec Appien (Mithr., 577) rapporte en outre que pour son dernier triomphe Pompée aurait revêtu une chlamyde tissée pour Alexandre et retrouvée dans la garde robe de Mithridate qu'il venait de vaincre.

Observez ce tableau monumental de Charles le Brun représentant l'entrée triomphale d'Alexandre dans Babylone et retrouvez-y les éléments récupérés par Pompée pour ses propres triomphes :

Alexandre Babylone
L'entrée d'Alexandre dans Babylone, Charles le Brun, 1665, Musée du Louvre

Pour en savoir plus sur Pompée et l'imitatio Alexandri, lisez l'article de D. Villani, "Entre imitatio Alaexandri et imitatio Herculis : Pompée et l'universalisme romain".

Pompée et Liber Pater : une comparaison mystérieuse ...

Liber Pater est un dieu de la fécondité, d'origine italique, que les Romains ont assimilé à Bacchus. La mention de ce dieu est étonnante et nous ne sommes pas certains d'en comprendre toutes les raisons. Quelques pistes d'explications peuvent néanmoins être avancées.

Le culte oriental à Liber est bien développé à 'époque hellénistique et à la fin de la République romaine. Certains grands imperatores romains se sont fait aussi décerner ce titre de Liber. Après Marius et avant Marc-Antoine, Pompée est l'un d'eux. En témoigne Pline l'Ancien dans un passage qui, il faut le reconnaître, n'est pas très explicite :

Romae iuncti primum subiere currum Pompei Magni Africano triumpho, quod prius India uicta triumphante Libero Patre memoratur.

"Les premiers éléphants attelés qu'on ait vus à Rome sont ceux qui traînèrent le char du Grand Pompée, triomphant de l'Afrique. On dit qu'anciennement Bacchus, triomphant de l'Inde vaincue, avait employé un pareil attelage"

Pline l'Ancien, Nat., 8, 2, 4

Bacchus / Dionysos / LIber Pater, quel que soit le nom qu'on lui donne, serait un modèle pour Pompée en tant que conquérant. Le dieu a mené de célèbres expéditions dans l'Est, jusqu'aux limites connues du monde grec, et a notamment conquis l'Inde. Pour cette victoire, le dieu est réputé avoir célébré un triomphe, qu'Alexandre imita avant Pompée. L’imperator romain se vantant lui aussi d’avoir repoussé les limites du monde connu du côté oriental, l’assimilation à Bacchus pouvait se justifier.  La filiation symbolique entre Dionysos, Alexandre et Pompée est donc ainsi établie, c’est là ce que rappellerait l’auteur de la notice dans cette phrase aequare non solum poterat Alexandri Magni Liberique Patris fulgorem.

Pour en apprendre plus sur Liber Pater, vous pouvez consulter la notice qui lui est consacrée dans le Dictionnaire des Antiquités Grecques et Romaines. Lisez également celle consacrée à Bacchus, vous en saurez davantage sur ce dieu conquérant.

Aide à la traduction : l'indicatif à valeur modale

Règle générale :

Avec certains verbes qui marquent l'obligation ou la possibilité, comme le verbe "pouvoir", posse, là où le français emploie le conditionnel, par exemple dans la phrase "je pourrais le faire", le latin peut employer le subjonctif ou l'indicatif. On dira ainsi en latin : possum hoc facere. Le latin considère en effet que la possibilité existe ou a existé réellement, ce qui justifie l'emploi de l'indicatif.

Les deux modes, indicatif et subjonctif, peuvent coexister.

Des nuances de temps :

À l'indicatif, le temps du verbe possum n'est pas choisi au hasard, on observe des nuances de temps :

  • Présent : possum hoc facere : Je pourrais le faire (mais je ne le veux pas)
  • Imparfait : poteram hoc facere : J'aurais pu le faire (mais je ne le fais pas)
  • Parfait : potui hoc facere : J'aurais pu le faire (mais je ne l'ai pas fait)
  • Plus-que-parfait : potueram hoc facere : J'aurais pu le faire (mais je ne l'avais pas fait)

Dans le texte :

Dans la deuxième phrase du texte, l'auteur emploie et le subjonctif pour exprimer l'irréel du passé, et l'indicatif imparfait avec cette valeur modale : Qui si non ... C. Julium Caesarem incidisset, aequare non solum poterat Alexandri Magni liberique patris fulgorem, sed Mars alter merito potuisset appellari.

De la bataille de Pharsale à la mort de Pompée

Is post tertium triumphum pugna Pharsalica uictus et profugus, Aegyptum petens, Ptolomei regis proditione, sceleratorum Achillei, Septimii Saluiique manibus, nonum et quinquagesimum annum agens, est occisus die natalem suum sequente, Cornelia uxore filioque caedem ex naui spectantibus.

Dans cette longue phrase qui procède par accumulation de propositions, l'auteur évoque la triste fin de Pompée, depuis sa défaite lors de la bataille de Pharsale, le 9 août 48, jusqu'à son assassinat en Égypte, le 28 septembre 48 av. J.-C. En l'espace de deux mois, Pompée connaît un renversement de fortune dramatique, qui a fait couler beaucoup d'encre et inspiré nombre de déplorations pathétiques. Par exemple, le poète Lucain, dans son épopée sur la guerre civile, consacre les chants 7 et 8 de son poème, à ces événements tragiques.

Après avoir lu le texte latin, répondez aux questions :

  • Quels adjectifs qualifient Pompée ? À quoi s'opposent-ils ?
  • Qui sont les responsables directs et indirects de la mort de Pompée ? Vous pouvez faire des recherches sur ces personnages.
  • Quels termes montrent que l'auteur condamne cet assassinat ?
  • Deux éléments rendent encore plus pathétique la mort de Pompée. Quels sont-ils ?

La mort de Pompée, un sujet dramatique : textes et images

Un autre récit : Velleius Paterculus

Moins d'un siècle après les faits en question, l'historien Velleius Paterculus (19 av. - 31 ap.J.-C.) fait le récit de la mort de Pompée. Dans ces lignes emportées, il s'indigne de la trahison dont est victime le Grand Pompée :

Aegyptum petere proposuit memor beneficiorum, quae in patrem eius Ptolemaei, qui tum puero quam iuueni propior regnabat Alexandriae, contulerat. Sed quis in aduersis beneficiorum seruat memoriam ? Aut quis ullam calamitosis deberi putat gratiam ? Aut quando fortuna non mutat fidem ? Missi itaque ab rege, qui uenientem Cn. Pompeium (is iam a Mytilenis Corneliam uxorem receptam in nauem fugae comitem habere coeperat) consilio Theodoti et Achillae exciperent hortarenturque, ut ex oneraria in eam nauem, quae obuiam processerat, transcenderet ; quod cum fecisset, princeps Romani nominis imperio arbitrioque Aegyptii mancipii, C. Caesare et P. Seruilio consulibus, iugulatus est.  Hic post tres consulatus et totidem triumphos domitumque terrarum orbem sanctissimi atque praestantissimi uiri in id euecti, super quod ascendi non potest, duodesexagesimum annum agentis pridie natalem ipsius uitae fuit exitus, in tantum in illo uiro a se discordante fortuna, ut cui modo ad uictoriam terra defuerat, deesset ad sepulturam.

 « Mais il décida de se rendre en Égypte auprès de Ptolémée, prince qui régnait alors à Alexandrie et qui était encore un enfant plutôt qu'un jeune homme, car il se souvenait des services qu'il avait rendus à son père. Mais qui garde la mémoire des bienfaits de celui que frappe l'adversité ? Qui pense être redevable de quelque chose à ceux qui sont dans le malheur ? Quand la fortune ne modifie-t-elle pas la parole donnée ? Sur le conseil de Théodote et d'Achille, le roi donna l'ordre d'aller au-devant de Cneius Pompée qui venait de Mitylène où il avait embarqué avec lui, comme compagne de sa fortune, sa femme Cornelia, et de l'inviter à passer de son navire de transport sur le vaisseau qui était venu à sa rencontre. Pompée se laissa convaincre. Alors sous le consulat de Caïus César et de Publius Servilius, on vit le premier des Romains périr égorgé sur l'ordre et par la volonté d'un esclave égyptien. Ainsi, après trois consulats et autant de triomphes, cet homme si vertueux et si grand, qui avait dompté le monde, qui s'était élevé à un point qu'on ne peut dépasser, mourut à l'âge de cinquante-huit ans, la veille de son anniversaire. La fortune se démentit tellement à son égard que la terre qui lui avait manqué pour sa victoire lui manqua pour sa sépulture ».

(Velleius Paterculus, 2, 53, 1-3)

  • Pour déplorer le renversement de Fortune de Pompée, quels éléments biographiques, aussi présents dans le texte de Fulvio, sont rappelés par Velleius Paterculus ?
  • À quelle figure de style l'historien latin recourt-il pour laisser éclater son indignation ?
  • En comparant les textes de Fulvio et de Velleius Paterculus, relevez une légère discordance quant au moment exact de la mort de Pompée.

Une représentation figurée : le tableau d'Apollonio di Giovanni

Entre 1455 et 1460, Apollonio di Giovanni, peintre de l'école florentine, représente sur une même toile la bataille de Pharsale et la mort de Pompée. Ce peintre, connu pour ses miniatures sur l'Énéide, les Géorgiques et les Bucoliques de Virgile, aime à représenter des scènes de la littérature latine, qu'elles soient poétiques ou historiques. Son tableau, grâce à ses dimensions (40,5 x 127,5 cm), est intéressant pour les détails qu'il comporte. Tâchez d'en rapprocher les différents plans et détails d'avec les indications contenues dans les textes latins que vous avez lus.

Battle Of Pharsalia
The Battle of Pharsalus and the Death of Pompey, Apollonio di Giovanni, 1455-1460, Art Institute of Chicago.

La mort de Pompée sous le regard de Cornélie

Dans la notice, Fulvio indique que Pompée meurt sous le regard de son épouse et de ses enfants, Cornelia uxore filioque caedem ex naui spectantibus. Que les proches de Pompée soient les spectateurs impuissants et horrifiés de son assassinat est un élément pathétique que les poètes ont su utiliser à travers les siècles. Voyons deux exemples de récits versifiés de la mort de Pompée.

Au premier siècle, Lucain consacre les vers 536 à 711 du chant VIII de son épopée, à la mort de Pompée. Il imagine ainsi, aux vers 625-636 que vous allez pouvoir lire, les dernières pensées de Pompée : conscient d'être observé par son épouse et son fils, Pompée s'exhorte intérieurement au courage.

Fata tibi longae fluxerunt prospera uitae ;

« ignorant populi, si non in morte probaris,

an scieris aduersa pati. Ne cede pudori

auctoremque dole fati : quacumque feriris,

crede manum soceri. Spargant lacerentque licebit,

sum tamen, o superi, felix, nullique potestas

hoc auferre deo. Mutantur prospera uita :

non fit morte miser. Videt hanc Cornelia caedem

Pompeiusque meus. Tanto patientius, oro,

clude, dolor, gemitus ; natus coniuxque peremptum,

si mirantur, amant. » Talis custodia Magno

mentis erat ; ius hoc animi morientis habebat.

« Une longue vie s'est écoulée pour toi dans la prospérité; les peuples ignorent, à moins que ta mort ne le prouve, si tu sais soutenir l’adversité. N’éprouve ni honte ni douleur de périr sous de tels coups : quelle que soit la main qui te frappe, crois que c’est celle de ton beau-père. On pourra bien disperser mes membres déchirés, je n’en suis pas moins heureux, ô dieux, et il n’est au pouvoir d’aucun de vous de m’enlever ce bien. La prospérité change au cours de la vie. Ce n’est pas la mort qui fait l’homme malheureux. Cornélie voit ce meurtre, et mon fils avec elle. N’en montre que plus de force, ô douleur, je t’en prie, à comprimer tes soupirs ; si mon fils et ma femme admirent mon trépas, c’est qu’ils m’aiment. » Telle était la surveillance que Magnus exerçait sur ses pensées, l’empire qu’il avait sur son âme expirante.

Lucain, Ph., 8, 625-636.

Faisons un grand saut dans le temps pour arriver au dix-septième siècle et à Corneille. En 1643, le dramaturge français fait jouer pour la première fois sa tragédie Pompée ou La mort de Pompée. Aux vers 526-544, Achorée, l'écuyer de Cléopâtre fait à sa maîtresse le récit de la mort de Pompée, qui n'a évidemment pas pu être représentée sur scène. Il évoque notamment la réaction déchirante de Cornélie :

Et son dernier soupir est un soupir illustre

Qui de cette grande âme achevant les Destins,

Étale tout Pompée aux yeux des assassins.

Sur les bords de l’esquif sa tête enfin penchée, 

Par le traître Septime indignement tranchée,

Passe au bout d’une lance en la main d’Achillas,

Ainsi qu’un grand trophée après de grands combats.

On descend, et pour comble à sa noire aventure,

On donne à ce Héros la Mer pour sépulture,

Et le tronc sous les flots roule dorénavant,

Au gré de la Fortune, et de l’Onde et du Vent.

La triste Cornélie, à cet affreux spectacle,

Par de longs cris aigus tâche d’y mettre obstacle,

Défend ce cher époux de la voix et des yeux,

Puis n’espérant plus rien, lève les mains aux Cieux,

Et cédant tout à coup à la douleur plus forte,

Tombe dans sa galère évanouie, ou morte.

Les siens en ce désastre, à force de ramer

L’éloignent de la rive, et regagnent la Mer.

Corneille, Pompée, II, 2, v. 526-544

La mort de Pompée : un thème figuré populaire dans les manuscrits

La mort de Pompée fait partie de ces sujets que les copistes médiévaux se sont plu à illustrer dans les manuscrits, sous forme de vignettes ou de miniature. En voici un exemple, dans un manuscrit de 1479-1480 :

Royal Ms 14 E V. F. 318v. (bruges)
Royal MS 14 E v., f. 318 v.

Pour observer et comparer d'autres représentations médiévales de cette scène, rendez-vous sur la page que leur consacre la British Library.

Les fils de Pompée

Duces eius superstites filios Cnaeum et Sextum item bello uicit Caesar, quorum Cnaeus maior natu a Caesarianis interfectus, Sextus sequentibus temporibus ab Augusto superatus est.

La notice consacrée à Pompée s'achève sur l'évocation du destin de ses deux fils, Cnaeus et Sextus. Ils poursuivent la guerre civile contre César dans les troupes républicaines, sous la conduite de Caton et de Scipion, en Afrique. Cnaeus Pompée ou Pompée le Jeune, est le fils aîné de Pompée, il meurt après la bataille de Munda, en  45 av. J.-C. Sextus Pompée, a survécu à son frère, et à César. Il lutte contre le Second Triumvirat, depuis la Sicile où il commande une flotte importante. Vaincu par la flotte impériale à Nauloque, en -36, mais pas directement par Auguste comme l’indique la notice. Il sera assassiné en 35 av. J-C.

Entre 42 et 39 av. J.-C, Sextus Pompée émet un aureus, monnaie d'or, sur laquelle il se représente au droit, avec les surnoms de son père. Au Revers, il fait représenter son père, Pompée le Grand, et son frère Cnaeus. Pour en savoir plus sur cet aureus conservé au Musée Saint Raymond à Toulouse, consulter sa notice sur le site du Musée.

Ressources bibliographiques

Textes anciens

  • CESAR – La guerre civile, Tome I, texte établi et traduit par P. Fabre, 9ème tirage. Paris : Les Belles lettres, 1987.
  • CESAR – La guerre civile, Tome II (Livre III), texte établi et traduit par P. Fabre, 7ème tirage. Paris : Les Belles lettres, 1982.
  • LUCAIN – La guerre civile. Pharsale. Tomes I et II, texte établi et traduit par A. Bourgery : Les Belles Lettres, 1926-1930
  • PLUTARQUE – Vies, Tome VIII, texte établi et traduit par R. Flacelière et E. Chambry. Paris : Les Belles Lettres, 1973.

Ouvrages et articles de synthèse

  • Demanche, D. (2015-2016). « La mort de Pompée dans la Pharsale de Lucain : l’infamie transfigurée », Itaca. Quaderns Catalans de cultura clàssica, 31-32, p. 101-118
  • Dupont, C. (2011). La véritable histoire de Pompée. Les Belles Lettres
  • Teyssier, E. (2013). Pompée, l’Anti-César. Perrin.

Ressource pédagogique

Texte latin :

Cn. Strabonis filius, ter consul, de toto fere terrarum ambitu triumphator, felicissimus imperator priusquam miles. Qui si non, per exempla Syllana gradiens cupiditate regni, in praestantissimum animi uigorem fortunaque insuperabilem C. Julium Caesarem incidisset, aequare non solum poterat Alexandri Magni Liberique Patris fulgorem, sed Mars alter merito potuisset appellari.

Is post tertium triumphum pugna Pharsalica uictus et profugus Aegyptum petens Ptolomei regis proditione sceleratorum Achillei Septimi Saluiique manibus nonum et quinquagesimum annum agens est occisus die natalem suum sequente Cornelia uxore filioque caedem ex naui spectantibus.

Duces eius superstites filios Cnaeum et Sextum item bello uicit Caesar, quorum Cnaeus maior natu a Caesarianis interfectus, Sextus sequentibus temporibus ab Augusto superatus est.

Traduction

Fils de Cn. Strabon, trois fois consul, triomphateur sur presque tout le pourtour de la terre, général victorieux des plus favorisés par la fortune, avant que d’être soldat. Et lui, suivant les exemples de Sylla, poussé par la soif de pouvoir, s’il n’était pas tombé sur une vigueur d’âme des plus remarquables, Jules César indépassable par sa fortune, il aurait pu non seulement égaler l’éclat d’Alexandre le Grand et Liber Pater, mais il aurait aussi pu être appelé à bon droit un autre Mars.

Lui, après son troisième triomphe, une fois vaincu lors de la bataille de Pharsale, alors qu’il gagnait dans sa fuite l’Égypte, sur une trahison du roi Ptolémée, il fut tué des mains des criminels Achillas, Septimus et Salvus, alors qu’il était dans sa cinquante-neuvième année, le lendemain de son anniversaire, sous le regard de Cornélie, sa femme, et de son fils qui observaient le meurtre depuis le navire.

César vainquit de même à la guerre ses fils Cnaeus et Sextus, qui lui avaient survécu, des officiers supérieurs, dont l’aîné, Cnaeus, fut tué par des partisans de César, tandis qu’Auguste l’emporta sur Sextus ultérieurement.

Par Bénédicte Chachuat
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