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Tite Live

Essayez de lire la notice consacrée à Tite-Live dans l'ouvrage de Jean de Tournes.

La page du recueil Quelques portraits d'hommes célèbres consacrée à Tite-Live 1 est minimaliste, et donc frustrante, comme d'autres notices de l'ouvrage consacrées à ceux que nous considérons – et c'était aussi déjà le cas dans l'Antiquité – comme les plus grands auteurs de l'Antiquité. Ici, il s'agit essentiellement de donner les dates de naissance et de mort de Tite-Live, de mentionner son œuvre majeure et de rapporter une anecdote antique témoignant de sa renommée de son vivant déjà.

Titus Liuius Titi filius Patauinus, natus est Olympiade 180, Vrbis conditae anno 694 2. Is res Romanas miro artificio luculentoque sermone perscripsit. Autor est Hieronymus ad eum uidendum de ultimis Hispaniae Galliarumque finibus nobiles quosdam uenisse. Ita ut quos ad contemplationem sui Roma non attraxerat, unius hominis fama perduxerit. Moritur Olympiade 199, ab Vrbe condita anno 771, aetatis suae 77. Ex eius operibus tantummodo extant decades decades tres cum dimidia.

Voici quelques éclairages sur cette notice.

Tite-Live, le Padouan

L’historien Titus Liuius, dont le nom a été francisé en Tite-Live, est sans conteste le plus grand prosateur de l’époque augustéenne. Il est né et mort à Padoue – de là le cognomen (surnom) de Patauinus que lui donne Jean de Tournes ; cette ville appartenait à la Gaule Cisalpine, région qui avait acquis récemment la pleine citoyenneté romaine. On explique souvent par là (comme pour Virgile, lui aussi originaire de cette région) son patriotisme.

Dates d’un auteur « augustéen »

D’après saint Jérôme (Chronique,années 1958 et 2033), il serait né en 59 avant J.‑C (an 695 après la fondation de Rome, ou deuxième année de la 180e olympiade) et mort en 17 après (an 770 après la fondation de Rome, ou première année de la 199e olympiade). On considère généralement que ces dates doivent être rectifiées (l’erreur serait due à une confusion sur le nom des consuls alors en fonction) et que l’historien aurait vécu de 64 avant J.‑C. à 12 après.

Autre point commun avec Virgile, après l’instauration du régime qui suit la fin de la République (et que les Modernes appellent le Principat), Tite-Live fut proche de l’entourage de l’empereur, sans être pour autant un propagandiste du nouveau pouvoir : si, comme beaucoup de ses contemporains, il était reconnaissant à Auguste d’avoir restauré la paix après de nombreuses années de guerres civiles, il savait garder son indépendance de pensée.

Une Histoire romaine monumentale, mais connue de manière parcellaire

Sa vie est mal connue. Sans doute de famille aisée, il a dû faire ses études à Rome. Il semble qu’il n’ait pas eu l’expérience politique et militaire des autres historiens romains. Sénèque (Lettres à Lucilius 100, 9) nous apprend qu’il aurait écrit des ouvrages philosophiques, mais nous ne connaissons de lui qu’une œuvre unique et monumentale : Res Romanae (Histoire de Rome), dont le titre était peut-être Ab Vrbe condita libri (« Livres depuis la fondation de la Ville »), commençant, en fait, avec l’évocation rapide de l’arrivée d’Énée dans le Latium et se poursuivant jusqu’à l’an 9 avant J.‑C. On remarquera qu’avec perscripsit Jean de Tournes reprend le verbe que Tite-Live lui-même employait au tout début de sa préface :la valeur du préfixe est propre à exprimer la grandeur imposante de l’œuvre. Ces vastes dimensions peuvent expliquer que la plus grande partie de ces cent quarante-deux livres était déjà perdue à la fin de l’Antiquité : n’en restent que trente-cinq, soit moins du quart : les livres 1 à 10 (la « première décade » : période royale et histoire de la République depuis son instauration en 509 jusqu’à 293), et 21 à 45 (de la deuxième guerre punique, de 219 à 201, qui fait l’objet de la « troisième décade », jusqu’en 167 – les livres 41 et 43 à 45 sont cependant lacunaires), à quoi s’ajoutent quelques fragments. Nous avons aussi un résumé tardif (Periochae, peut-être du ive siècle) qui nous permet de connaître, au moins approximativement, le contenu des livres perdus (les periochae des livres 136 et 137 manquent cependant).

L’histoire éloquente

Même si, conformément à l’ancienne tradition historiographique romaine des « annalistes », il rapporte les événements année par année, Tite-Live sait concevoir la cohérence d’ensembles plus vastes. Comme la plupart des historiens de l’Antiquité, il semble avoir peu recouru aux sources primaires et s’être fondé surtout sur les ouvrages historiques antérieurs, ce qui ne l’a pas empêché de faire preuve de sens critique à leur égard. Son œuvre révèle un écrivain patriote, respectueux et nostalgique des valeurs de la Rome républicaine : l’un des buts de l’histoire est d’offrir des exempla (conduites à imiter ou à éviter). Tite-Live est aussi un remarquable styliste, tant dans la composition que dans la narration ou dans les discours prêtés aux personnages : Quintilien (X, 1, 100) vante le charme et l’éclat de ses récits, l’éloquence de ses harangues. L’historien réalise ainsi les vœux de Cicéron, qui regrettait que les historiens soient trop peu attentifs à la mise en œuvre littéraire de leurs écrits. Quintilien (X, 1, 32) a défini la belle ampleur harmonieuse et fluide du style livien par l’expression lactea ubertas (« abondance laiteuse ») ; il en conseille la lecture aux jeunes élèves (II, 5, 19).

La renommée de Tite-Live fut grande dès son époque : Pline le Jeune (II, 3, 8) raconte qu’un habitant de Gadès (l’actuelle Cadix, en Espagne), frappé par son renom et sa gloire, vint à Rome depuis le bout de monde pour le voir et repartit aussitôt après. L’anecdote est ensuite reprise par Jérôme dans sa correspondance (lettre 53). La conclusion de l'anecdote dans la notice (Ita ut quos ad contemplationem sui Roma non attraxerat, unius hominis fama perduxerit) est une reprise quasi-littérale de Jérôme. Mais Jean de Tournes, curieusement, parle de plusieurs individus, venus d’Espagne mais aussi de Gaule.

Jacques-Louis David, Le serment des Horaces, Musée du Louvre
Jacques-Louis David (1748-1825), Le serment des Horaces, Musée du Louvre

Postérité

Source indispensable pour les historiens de Rome, Tite-Live a aussi inspiré dramaturges (voir par exemple Corneille, Horace, 1640 ; Sophonisbe, 1663), philosophes (Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, début du XVIe siècle) ou peintres (David, Le serment des Horaces, 1785 ; Les Sabines, 1799).

Plus particulièrement, la Renaissance est une période passionnante pour l'histoire de la réception de Tite-Live. Les humanistes Pétrarque et Lorenzo Valla jouent un rôle important dans le travail philologique pour l'établissement du texte latin. L'Histoire romaine fait aussi l'objet de traductions en langue vernaculaire et de commentaires. L'intérêt pour Tite-Live tient encore aux lectures actualisantes auxquelles se livrent des humanistes, notamment florentins, qui voient en la République romaine l'origine de la Florence renaissante. L'exemple le plus célèbre en est Machiavel, dans son Discours sur la première décade de Tite-Live, déjà mentionné 3.

Prolongeons la lecture dans des textes latins antiques

Les pistes de commentaire font référence à des mentions de Tite-Live chez les auteurs latins qui lui sont postérieurs. En voici deux que vous pouvez essayer de lire.

L’anecdote de Pline le Jeune

Pline le Jeune dans la lettre II, 3 fait l’éloge de l’éloquence grecque, admirable à son sens, d’un contemporain, Isée, qu’il invite à aller écouter. Il utilise alors comme argument un parallèle avec Tite-Live, mentionnant une anecdote qui, d’après ce qu’en dit Pline, paraît avoir été bien connue. En vous appuyant sur votre lecture du texte de Jean de Tournes, lisez cette courte citation de la lettre de Pline :

Numquamne legisti, Gaditanum quendam Titi Liui nomine gloriaque commotum ad uisendum eum ab ultimo terrarum orbe uenisse, statimque ut uiderat abisse ?

Pline, Lettres, II, 3, 8

Tite-Live modèle d’écriture

Sénèque, dans la lettre 100, prend la défense d’un auteur philosophique qui lui est contemporain et que son correspondant, Lucilius, doit avoir critiqué dans une lettre antérieure. Seuls trois prosateurs latins, et les plus grands, écrit Sénèque, lui sont supérieurs : Cicéron, Asinius Pollion, et Tite-Live. Voici comment il interpelle Lucilius :

Nomina adhuc T. Liuium. Scripsit enim et dialogos, quos non magis philosophiae adnumerare possis quam historiae, et ex professo philosophiam continentis libros : huic quoque dabo locum. Vide tamen quam multos antecedat qui a tribus uincitur et tribus eloquentissimis.

Sénèque, Lettres à Lucilius, 100, 9
  1. Insignium aliquot virorum icones, Lyon, Jean de Tournes, 1559, p. 192.
  2. L’imprimé indique de manière fautive 594, ce qui ferait naître Tite-Live au IIe s. av. J.-C. La correction de 594 en 694 permet de retomber sur une année de mort, 771 après la fondation de Rome, cohérente avec l’âge de Tite-Live, fixé par la notice à 77 ans. Sur ces questions de date et d’âge, voir le commentaire.
  3. Pour un approfondissement de ces questions, voir l'article de Pierre Lardet : "Le retour des textes et la saisie de l'antique. Tite-Live et Quintilien à la Renaissance" In: Histoire Épistémologie Langage, tome 12, fascicule 1, 1990. Progrès et révisions, p. 21-36.
Par Paul François (pour le commentaire) et Anne-Hélène Dollé (propositions pédagogiques)
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