Venus Juno Aeneas Louvre

Sur cette page, vous pourrez :

  • découvrir une biographie d'Homère de la Renaissance
  • travailler l'expression de la possession en latin
  • réfléchir sur la notion d'auteur antique et sur l'attribution des œuvres.
  • travailler sur les notions d'invocation et d'enthousiasme

Découvrons la notice d'Homère :

HOMERVS GRAECVS POETA AC VATES EXCELLENTISSIMVS

Screenshot 2020 01 30 Les Bibliothèques Virtuelles Humanistes Fac Similés Notice

1. Homerus filius fuit Criteidis Melanopi filiae ; patris nomen incertum est. 2. Hic primo Melesigenes dictus est. 3. Eius mater nupsit Phemio cuidam, qui Smyrnae iuuentutem literas ac musicam docebat, quique puerum adoptauit ac ei uita functus uniuersa legauit. 4. Melesigenes itaque mercatus gratia frequenter commeabant. 5. A Mente tandem nauiculario impulsus permultas terras peragrauit, in qua peregritatione quidem uisum amisit : unde Homeri nomen sibi comparauit [...] 6. Postremo in Io contigit eum grauiter aegrotare, ex quo morbo diem clausit, ibique honorifice supultus est. 7. Eius sepulchro huiusmodi inciderunt elegiacum,

ἐνθάδε τὴν ἱερὴν κεφαλὴν κατὰ γαῖα καλύπτει
ἀνδρῶν ἡρώων κοσμήτορα δῖον Ὅμηρον.

8. Quem uero uiuum spreuerant, eum sibi armis uoluerunt uendicare mortuum septem Graeciae ciuitates

Ἑπτά πόλεις διερίζουσι περὶ ῥίζαν Ὁμήρου,

Σμύρνα, Ῥόδος, Κολοφών, Σαλαμὶν, Χίος, Ἄργος,  Ἀθῆναι.

9. Eius haec extant poemata : Ilias, Odyssea, Hymni Deorum, Batrachomyomachia. 10. Vixit anno mundi 3085.

Aide à la traduction : expression de la possession (son, sa, ses, etc.)

En latin, la possession s'exprime de deux façons :

  • l'adjectif possessif suus, -a, -um
  • par le génitif du pronom de rappel (is, ea, id) : eius, eorum, earum

Comment distinguer les deux emplois ? Grâce à une question simple : est-ce que la personne ou l'objet qui possède est sujet de la proposition ?

  • si oui : on emploie suus, -a, -um
  • si non : on emploie eius, eorum, earum

On trouve plusieurs exemples dans ce texte. En voici un :

  • à la phrase 3, eius mater nupsit, le sujet de nupsit est mater, pour pouvoir dire la mère de Melisigenes alors que ce dernier n'est pas sujet, on doit employer eius

ATTENTION : cette distinction par rapport au sujet ne se limite pas seulement à l'expression de la possession. On la retrouve aussi dans l'emploi du pronom anaphorique is, ea, id ou du pronom réfléchi. Observons cet exemple du texte, qui concerne un complemént d'attribution (autrement appelé C.O.I/C.O.S en français, et qui est au datif en latin) :

  • ei uita functus universa legauit : le sujet de legauit (léguer) est, évidemment, différent de celui à qui on lègue. Le pronom utilisé est donc l'anaphorique is, ea, id au datif : ei.
  • En revanche, la phrase 5 offre un exemple de pronom réfléchi au datif : Homeri sibi nomen comparauit. Car s'est bien Homère qui est sujet de comparauit.

Activités sur le texte

Testez vos connaissances grammaticales :

Quel est le cas de mercatus ?
Quelle est le cas de Smyrnae ?
Quelle est la fonction de A Mente ?
Quel est le temps, le mode et la voix de supultus est ?
Quelle fonction recouvre le cas du locatif ?

Homère, sa vie, son œuvre

Questions sur le texte :

  • Comparez le médaillon d'Homère publié par Jean de Tournes avec ces représentations antiques d'Homère. Que remarquez-vous ?
  • Selon Jean de Tournes, pour quelle raison Homère se nomme t-il ainsi ? Connaissez-vous une autre raison ?
  • Que pensez-vous des œuvres qui lui sont attribuées ? Sont-elles vraiment toutes de lui ?

Découvrez un commentaire de la notice d'Homère donnée par Jean de Tournes.

Cette biographie est tirée de l’œuvre Insignium aliquot virorum icones, publiée en 1559 par Jean de Tournes. Elle appartient à la deuxième période de redécouverte d’Homère à la Renaissance distinguée par le spécialiste Philip Ford, qui se caractérise par un travail philologique intense sur le texte grec d'Homère 1. Sur le médaillon de notre édition, Homère porte une couronne de laurier, qui indique son excellence comme poète, et une barbe, symbole de la sagesse due à la vieillesse car il fait partie des plus anciens poètes.

Dès l’Antiquité, plusieurs auteurs mal identifiés (Pseudo-Hérodote, Pseudo-Plutarque) attribuent à Homère des identités variées 2. Sans rentrer dans les détails de la question homérique, deux théories majeures s’opposent aux XIXe et XXe siècles. Parmi les unitaristes, Philippe Brunet, professeur à l’université de Rouen, spécialiste d’Homère et traducteur de ses œuvres, défend la thèse selon laquelle il s’agirait d’une seule et même personne qui aurait mis par écrit une tradition orale longue et ancienne. Pour les analystes, Homère n’a jamais existé et il s’agit, en réalité, de plusieurs aèdes dont on aurait rassemblé les œuvres 3.

L’étymologie du nom « Homère » a fait l’objet de nombreux débats. Celle qui est retenue par Jean de Tournes se trouve déjà dans la Vita homeri du Pseudo-Hérodote 4, même si elle n’est pas complètement explicite et claire : le terme « Homeros » se comprendrait étymologiquement par l’expression, qui reste implicite dans notre texte, d’ « ὁ μὴ ὁρῶν », littéralement, « le non-voyant ». D’autres étymologies existent : Lucien soutient qu’Homère n’était pas aveugle et donne une autre origine de son nom 5. Il aurait changé son nom initial « Τιγράνης » pour « Ὃμηρος », après avoir été capturé par les Grecs. En effet, le substantif « ὁ ὅμηρος » signifie « otage ».

La présente biographie s’inspire de plusieurs auteurs anciens. Ce qui concerne la généalogie et les études d’Homère est tiré de la biographie du Pseudo-Hérodote. Les informations sur la fin de sa vie et sur sa ville de décès viennent de Lucien. Quant à l’épigramme qui lui sert d’épitaphe, Aulu-Gelle rapporte que Varron, dans le premier livre de ses Portraits, lui en attribuait une autre 6 :

Capella Homeri candida haec tumulum indicat,

Quod hac Ietae mortuo faciunt sacra.

Cette chevrette blanche indique son tombeau,

car c’est le sacrifice offert par ceux d’Ios au poète défunt.

Aulu-Gelle, Nuits attiques, texte établi et traduit par R. Marache, Les Belles lettres, Paris, 1967, p. 169.

Lucien, qui met en scène sa rencontre avec Homère aux enfers, dément la liste de villes rapportée dans l’Anthologie grecque, en faisant dire à Homère qu’il est, en réalité, babylonien. Aulu-Gelle réduit la liste des villes à Colophon, Smyrne, Athènes et rajoute l’Égypte. Il rapporte aussi qu’Aristote pensait qu’il était, en revanche, bien mort à Ios.

En ce qui concerne les œuvres d’Homère énumérées à la fin de la notice biographique, on retrouve sans surprise l’Iliade et l’Odyssée. Contrairement à ce que leur nom pourrait laisser croire, les Hymnes homériques ne sont pas d’Homère. Il s’agit de divers éloges aux dieux rassemblés sous son nom, à cause du mètre employé, l’hexamètre dactylique, qui les distingue donc d’autres types d’hymnes. L’hymne à Déméter remonterait à l’époque d’Hésiode tandis que d’autres semblent être d’inspiration orphique et remonteraient aux IV-Ve siècles de notre ère. On peut être étonné par la dernière œuvre mentionnée, la Batrachomyomachia, traditionnellement traduite par La Guerre des grenouilles contre les rats, alors qu’il s’agit plutôt de souris.

Cette œuvre est une parodie de l’Iliade qui met en scène, au lieu des héros de la guerre de Troie, des grenouilles et des rats. Psicharpax (Rognerapine), le prince héritier des rats, qui vient d’échapper à la mort, poursuivi par un chat, rencontre le roi des grenouilles, Physignathus (Maxigoître) près d’une mare 7. Après un pastiche des dialogues que l’on trouve chez Homère lorsque deux inconnus se rencontrent, Maxigoître transporte Rognerapine sur son dos pour lui faire visiter ses royaumes. Cependant, durant la traversée, une hydre surgit des ondes, Maxigoître s’effraie et plonge sous les eaux. Rognerapine ne sachant pas nager se noie. Une autre souris, Lècheplateau, témoin de la mort de son congénère, rapporte la nouvelle au roi des souris. Ainsi commence la guerre des grenouilles et des souris. La paternité de ce poème est, depuis l’Antiquité, incertaine. On l’a longtemps attribué à Homère lui-même, même si, dès l’Antiquité, cette thèse est critiquée, notamment chez Plutarque. Cependant, c’est bien par la Batrachomyomachia et non par l’Iliade ou l’Odyssée que la Renaissance redécouvre Homère, auquel on préférait jusqu’alors Virgile. Marsupini, dit Carolus Aretinus, fut le premier à la publier en hexamètres latins en 1472. Puis le texte grec parut à Brescia en 1474, soit douze ans avant la première édition des œuvres complètes d’Homère par Démétrios Chalcondyle à Florence en 1488. Plusieurs humanistes, ainsi que leurs héritiers au XVIIe siècle, se sont amusés à parodier à leur tour les œuvres homériques, voire la Batrachomyomachia elle-même. Pour n’en citer que quelques-uns, Andreas Dactius publie une réécriture de cette œuvre en 1549, l’Aeluromyomachia (« La guerre des chats contre les rats »), en 838 vers. En 1637, le jésuite alsacien Jacob Balde publie une nouvelle Batrochomyomachia de 2500 vers, dédiée à la jeunesse. De même, en 1652, est écrite la Melissomachia (« La guerre des abeilles »), œuvre collective d’un professeur jésuite, Ferdinandus Verbiest, et de ses élèves. Ce poème de 606 hexamètres conte la guerre entre deux nations d’abeilles qui représentent allégoriquement les habitants des Pays-Bas, nommés les Anthocares (« qui aiment les fleurs »), et les colons Français Meloclepti (« voleurs de miel »). Si aujourd’hui la Batrachomyomachia n’est plus très lue et que sa réception est dissociée de celle d’Homère, aux XVIe-XVIIe siècles, elle était de lecture fréquente, par exemple dans les écoles jésuites, à la fois comme initiation à langue grecque et comme introduction ludique et plaisante au style épique.

Pour aller plus loin : la Batrachomyomachia

Comme nous l'avons vu dans le commentaire, la Batrachomyomachia d'Homère a fait l'objet de beaucoup de réécritures. Nous vous proposons de découvrir celle de Jacob Balde, à travers l'un des plus importants topoi de l'épopée.

L'invocation aux muses

Invocation

Ce sont les luttes inouïes, les combats des grenouilles
et des souris, ignorés tant d’années de la langue latine,
et les armes cruelles qu’à présent je m’apprête
à chanter – comment, ô dieux, de si grandes colères

peuvent-elles venir d’animaux aussi minuscules ?-
et le carnage, les graves blessures, les maux et le crime !
Que n’a t-il pas encore porté le champ de bataille
entaché du sang des morts et jonché de cadavres ?
Gisaient les casques tremblants et les crânes penchés en arrière,
amoncelés en un tas. Les rivières freinées dans leur course
et les étangs immobilisés de torpeur, autre époque,
aujourd’hui, figés par l’accumulation des cadavres,
dans ce lieu désolé, dormaient. Toi qui viens de la ville
de Grynium, dont les beaux cheveux flottant font la grâce,
et qui atteins Python-persifleur d’une flèche fatale,
ô Phébus sois-moi opportun, qu’il me soit profitable
d’avoir vanté tes trophées. Sur ce cœur que toi tu n’ignores
pas précipite-toi et alors revêts mon visage
de ta pâleur fatidique de dieu, si je n’ai eu de cesse

de souhaiter ton bien, de chanter les combats véridiques
et plus grands que ceux vues par la foule des mères thébaines,
que ceux connus, ses murs abattus, par Pergame captive.
Muse, rappelle-moi tout d’abord les causes et les graines
d’un si grand désastre et d'une lyre plus douce, prélude.

Répondez aux questions suivantes :

  • Comment définiriez-vous le style de ce passage ?
  • Quel est le vers dans lequel est écrit ce passage et pourquoi ?
  • Combien de parties dégagez-vous dans ce passage ? Quelles sont leur fonction ?
  1. Philip Ford séquence la redécouverte d’Homère à la Renaissance en trois grandes périodes. La première va de la seconde moitié du XVe siècle jusqu’à 1540 : Homère est peu à peu redécouvert et l’on s’attache principalement à éditer le texte grec et à le traduire en latin, sans se soucier des questions de critique textuelle. La deuxième période, qu’il nomme « l’âge d’or homérique », s’étend de 1541 à 1570 : les questions textuelles (scolies, lexique, etc.) occupent le devant de la scène, avec pour objectif de réaliser les meilleures éditions grecques possibles. Enfin la troisième période, « le crépuscule des dieux homériques », de 1571 à 1600, voit naître des études critiques sur Homère et ses œuvres. Mais l’intérêt pour la littérature homérique décroît. Voir Philip Ford, De Troie à Ithaque : réception des épopées homériques à la Renaissance, Genève, Droz, 2007.
  2. On trouvera une traduction française des vies d’Homère par le pseudo-Hérodote et le pseudo-Plutarque dans l’ouvrage de Gérad Lambin, Le roman d’Homère : comment naît un poète, Rennes, PUR, 2011.
  3. plus d’information se référer à : - Jacqueline de Romilly, Homère, Que sais-je, 2014.
  4. Vita Homeri, XIII.
  5. Histoires véritables, livre II, chap. 20.
  6. Nuits attiques, III, XI.
  7. Nous reprenons les noms ingénieux proposés par Philippe Brunet dans sa traduction de la Batrachomyomachia. Voir La Batrachomyomachie d'Homère. précédée de Discours sur la Batrachomyomachie et suivie de Le Goût de la parodie, texte grec établi par Yann Migoubert et trad. par Philippe Brunet, Paris, Allia, 1998.
Par Thierno Barry
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