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Hommes de lettres

Galerie Jean de Tournes

La galerie de notices biographiques illustrées publiée par l’imprimeur lyonnais Jean de Tournes sous le titre Insignium aliquot virorum icones (Quelques portraits d’hommes célèbres) en 1559 comporte quelques portraits d’écrivains grecs et latins de l’Antiquité.

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Présentation du recueil de Jean de Tournes

La mode des « galeries » d’hommes et femmes illustres à la Renaissance

Des collections de portraits et de vies dans l’Antiquité…

Les Romains de noble extraction plaçaient dans l’atrium de leurs maisons des portraits de leurs ancêtres. Par ailleurs, le genre biographique a fleuri dès l’Antiquité et plusieurs collections de vies nous ont été transmises  (comme celles de Cornélius Népos,Plutarque, Suétone ou Diogène Laërce) ou nous sont connues au moins de nom.

… aux « galeries de papier » de la Renaissance

À la Renaissance, plusieurs humanistes disent renouer avec ces galeries réelles ou littéraires. Ils se sont plu à donner forme à des « galeries de papier » d’hommes ou de femmes illustres, grâce aux livres manuscrits et imprimés. La mode des collections de notices biographiques commence au XVe siècle, avec le De mulieribus claris de Boccace d’une part, le De viris illustribus de Pétrarque de l’autre. Dans leur sillage, toutes sortes d’ouvrages sont écrits, souvent illustrés d’enluminures quand il s’agit de manuscrits, de gravures quand ils sont imprimés.

Le modèle italien d’Andrea Fulvio

Andrea Fulvio, antiquaire qui s’intéresse aux vestiges et inscriptions romaines dans la Rome de la fin du XVe siècle et du début du XVIe siècle, invente une galerie de portraits d’un type nouveau 1. Les 205 biographies réunies, qui concernent des hommes de pouvoir, de la fin de la république romaine et surtout de l’époque impériale (rois, consuls, empereurs…) ainsi  que leurs épouses et proches familles, sont  assorties de figures en médaillon, inspirées des monnaies antiques que l’on redécouvre alors. Fulvio dit s’être inspiré de monnaies antiques pour faire faire ces portraits. La chercheuse Ida Gilda Mastrorosa voit dans cette galerie la « première tentative de “muséalisation” de l’Histoire romaine » 2. La volonté de réunir les sources littéraires qui nourrissent les présentations biographiques et les sources monétaires est remarquable à son sens. Il s’agirait à la fois d’exalter des valeurs, de reconstituer des liens généalogiques et de transmettre la mémoire de ces vies. On peut lire, à propos de cette œuvre, que de nombreux portraits, notamment féminins, seraient en fait fictifs et sans modèle numismatique réel 3. Ida Gilda Mastrorosa pense qu’une recherche plus fouillée invaliderait cette position ; elle rappelle de plus que les sources monétaires de Fulvio peuvent ne pas nous être toutes connues.

Le médaillon, pensé « à l’antique » sur le modèle des bustes de profil sur les monnaies, est une invention de la Renaissance et connaît une grande expansion à cette époque 4. L’ouvrage de Fulvio, intitulé Illustrium imagines et publié à Rome chez l’imprimeur Mazzochi, en 1517, va en inspirer d’autres tout au long du XVIe siècle. Ils tiennent à la fois du recueil de biographies littéraires et du livre de numismatique, sorte d’équivalent « de papier », pour un plus large public, des collections de monnaies antiques que se constituent alors érudits et souverains.

Le recueil lyonnais de Jean de Tournes

L’ouvrage dont notre site propose plusieurs biographies, les Insignium aliquot virorum icones, est constitué selon le même principe, une quarantaine d’années plus tard. Il a été publié en 1559 chez un grand imprimeur lyonnais, Jean de Tournes dit « Jean I », connu notamment pour avoir élaboré de très nombreux petits livres illustrés, destinés à toucher un large public, en langue latine mais aussi française, italienne ou espagnole. La grande qualité de ces illustrations tient notamment à l’excellence du graveur qui collabore principalement avec Jean de Tournes : Bernard Salomon. L’un des ouvrages sortis des presses de Jean de Tournes en 1556 et 1557, Pourtraits divers, contient même une soixantaine de gravures qu’aucun texte n’accompagne. Diverses hypothèses ont été élaborées sur les finalités d’un tel ouvrage : il pourrait s’agir d’un échantillon publicitaire des richesses des de Tournes en matière de bois gravés, d’une collection de gravures pour amateurs, d’un « album d’amis »* humaniste ou encore d’un réservoir de modèles pour les dessinateurs et artisans 5.

L’auteur des petites biographies que l’on pourra lire est appelé « Jean II ». Il s’agit du fils de Jean I de Tournes. Il lui succède à la tête de son officine d’imprimeur-libraire à sa mort en 1564.

Les Portraits de quelques hommes illustres : une « galerie » lyonnaise pédagogique et soignée

L’ouvrage d’un jeune imprimeur

À la publication des Insignium aliquot virorum icones, Jean II de Tournes est un jeune homme de 25 ans. Dans l’épître par laquelle il dédie ce livre à un ancien professeur, il insiste sur son inexpérience et sur la modestie de ces petites vies : c’est une œuvre de débutant. Il dit aussi les avoir écrites pour ne pas laisser inutilisé tout un stock de gravures gardé en réserve par son père dans son atelier. On sait que les bois gravés coûtaient chers. Il arrivait aux imprimeurs et libraires de la Renaissance d’en acquérir quand l’occasion se présentait en vue de futurs ouvrages. La préface s’adresse à la jeunesse studieuse, et l’intention affichée est d’offrir un petit livre qui allie l’utilité au plaisir.

Une galerie d’hommes de lettres

Par rapport à Andrea Fulvio, il faut noter que la « galerie » ainsi constituée ne comprend que des hommes de lettres, avec un goût prononcé pour les philosophes, et non des hommes politiques. On peut rapprocher ce parti pris de la tendance contemporaine à faire figurer de plus en plus, en tête de recueils poétiques, des portraits gravés de l’auteur (Pétrarque, Ronsard…). Les humanistes se sont mis aussi à rédiger des ouvrages rassemblant des renseignements sur les écrivains en général, ou plus spécifiquement sur les poètes des temps passés et présents, donnant lieu ainsi à une ébauche d’histoire littéraire. Par exemple, l’Italien Lilio Gregorio Giraldi publie à Florence, en 1551, les Dialogi duo de poetis nostrorum temporum. Les biographies du présent ouvrage, au nombre de 145, sont disposées selon un ordre qui se veut chronologique. La majorité des auteurs grecs précède donc les Latins. Quelques auteurs de l’Antiquité tardive et chrétienne sont mentionnés. L’ouvrage finit sur un unique auteur récent, Flavio Biondo (1388 ou 1392-1463), qui a publié des sommes humanistes marquantes sur la topographie de l’ancienne Rome et de l’Italie.

Les images

Comme dans l’ouvrage de Fulvio, les portraits sont en médaillon. Le type d’illustration s’inscrit dans la lignée de l’ouvrage de Fulvio ; on peut aussi le rapprocher d’un autre, publié peu de temps auparavant chez l’un des imprimeurs concurrents des de Tournes dont ils s’inspirent beaucoup, Guillaume Rouillé. Il s’agit du Promptuaire des médailles, publié en 1553, orné de plus de 800 gravures inspirées de monnaies antiques. Le Promptuaire est publié en latin, français, italien, espagnol, c’est-à-dire qu’il est destiné à une large diffusion, depuis la ville marchande qu’est Lyon. Il comporte aussi des portraits d’écrivains, y compris des XVe-XVIe siècle, dont le nombre est augmenté dans l’édition de 1577.

Les gravures de l’ouvrage de Jean de Tournes ont des caractéristiques communes avec ceux du livre de Fulvio ou du Promptuaire : sans pouvoir atteindre à une ressemblance, impossible à établir avec les modèles antiques, ils cherchent la variété et l’expressivité. Variété dans la pose : le plus souvent de profil, mais aussi de trois quarts, voire de face. Variété dans les expressions, les types, les âges, la coiffure et l’habillement – avec des chapeaux et coiffes plus contemporains qu’antiquisants. Le but est de donner au lecteur l’illusion d’atteindre quelque chose de l’individualité des figures présentées. Une inscription, ou plutôt une « pseudo-inscription », entoure le portrait, comme s’il s’agissait d’une monnaie. Elle reprend la titulature forgée pour l’auteur en question, qui constitue le titre de la notice. Elle regorge d’abréviations inventées ad hoc, à l’imitation des inscriptions monétaires réelles. Certaines titulatures semblent allongées à plaisir, comme celles de Salluste ou Tacite.

L’ensemble (buste et inscription inscrits dans une médaille) est de grande qualité, recherché et expressif, avec des effets d’ombres et de lumière.

Le texte

Après les textes liminaires, l’auteur propose une liste assez conséquente d’auctores dont il dit s’être servi pour rédiger ses biographies. Cette liste mêle des auteurs antiques (Suétone, Aulu-Gelle, Diogène Laërce…) et des auteurs humanistes des XVe –XVIe siècles, italiens pour l’essentiel, auteurs de commentaires et sommes érudites sur la littérature antique. De fait, les notices biographiques sont des compilations. Elles pratiquent des reprises quasi-littérales de leurs sources, mais en exerçant une sélection drastique qui nous paraît souvent arbitraire. Ainsi le début de la Vie d’Homère du Pseudo-Plutarque est transcrit quasi-littéralement, tandis que les explications sur l’étymologie du nom « Homère » demeurent implicites et assez obscures. Les partis pris de ces notices sont déroutants, avec une grande inégalité de longueur et des informations disparates. Tel élément, à nos yeux mineurs, comme la date de naissance d’Ovide, est donné avec maints détails, tandis que la carrière à l’âge adulte des écrivains reste tout juste ébauchée.

La mention des œuvres de ces écrivains est souvent intéressante : les décalages avec ce que mettrait en avant une notice biographique actuelle est révélatrice d’une connaissance encore erronée des attributions réelles des œuvres, mais aussi des goûts de la Renaissance pour certaines œuvres aujourd’hui tombées dans l’oubli. Peut-être gagnerions-nous pourtant à renouer avec certaines curiosités humanistes. Il en va ainsi de la Batrachomyomachie longtemps attribuée à Homère, qui n’est guère étudiée aujourd’hui, alors qu’elle a réjoui Érasme et Rabelais et inspiré plusieurs réécritures aux XVIe-XVIIe siècles.

Un bon recueil pour lire du latin ?

Dans sa préface, Jean II de Tournes adopte une modestie à l’égard de son ouvrage qui se justifie. Ces notices présentent néanmoins plusieurs intérêts, pour nous qui voulons lire du latin aujourd’hui. Tout d’abord, elles sont assez courtes et simples, avec des structures et un vocabulaire récurrents d’une notice à l’autre. On aura donc le plaisir de pouvoir lire de plus en plus aisément à mesure qu’on avancera dans l’ouvrage. Par ailleurs, ces vies permettent de découvrir ou de redécouvrir des auteurs connus (et moins connus) par le biais ludique de quelques traits ou d’une anecdote. C’est l’aspect humain des auteurs qui est souvent mis en avant. Enfin, ces biographies peuvent devenir le support d’un jeu de comparaison amusant et riche d’enseignements. La lecture d’articles encyclopédiques ou de dictionnaires actuels éclairera la traduction de tel ou tel passage des vies, offrant le plaisir de la compréhension et de la reconnaissance. Mais on pourra aussi mesurer l’écart entre la connaissance que ce petit ouvrage donne des auteurs et ce que nos outils actuels nous enseignent.

Ressources bibliographiques

Recueils du XVIe siècle

  • Andrea Fulvio, Illustrium imagines, Rome, Jacopo Mazzochi, 1517 [disponible sur Gallica].
  • Jean de Tournes, Insignium aliquot virorum icones, Lyon, Jean de Tournes, 1559 [disponible sur le site des Bibliothèques virtuelles humanistes].
  • Guillaume Rouillé, Promptarii iconum insigniorum a seculo hominum, subjectis eorum vitis, per compendium ex probatissimis autoribus desumptis, Lyon, Guillaume Rouillé, 1553 [exemplaire de la Bibliothèque municipale de Lyon mis en ligne sur Gallica].
  • Guillaume Rouillé, Promptuaire des medalles des plus renommees personnes, Lyon, Guillaume Rouillé, 1553 [exemplaire de la Bibliothèque municipale de Lyon mis en ligne sur Gallica].

Études critiques

  • Cunnally John, Images of the Illustrious. The Numismatic Presence in the Renaissance, Princeton University Press, 1999.
  • Eichel-Lojkine Patricia, Le Siècle des grands hommes. Les recueils de Vies d’hommes illustres avec portraits du XVIe siècle, Louvain, Peeters, collection « La République des Lettres », 5, 2001.
  • Lejeune Maud, Pourtraits divers de Jean de Tournes. Edition critique et fac-similé du tirage de 1556, Genève, Droz, Cahiers d’Humanisme et Renaissance, vol. 105, 2012.
  • Guillemain Jean, « L’invention de la numismatique : des arts décoratifs aux sciences auxiliaires de l’histoire », Anabases [En ligne], 17 | 2013, mis en ligne le 01 avril 2016, URL : http://journals.openedition.org/anabases/4116.
  1. Andrea Fulvio, Illustrium imagines, Rome, Jacopo Mazzochi, 1517.
  2. Voir sa communication « Regarder en face les protagonistes de la Rome antique : Andrea Fulvio et la “muséalisation” de l’histoire au début du XVIe siècle », au colloque Donner à voir l’Antiquité : genèse, fonctions et circulation des représentations figurées de l’antique (XVIe-XIXe siècle), Nîmes, Musée de la Romanité, 15-17 mai 2019, à paraître.
  3. Voir ainsi John Cunnally, Images of the Illustrious. The Numismatic Presence in the Renaissance, Princeton University Press, 1999.
  4. Voir Jean Guillemain, « L’invention de la numismatique : des arts décoratifs aux sciences auxiliaires de l’histoire », Anabases [En ligne], 17 | 2013, mis en ligne le 01 avril 2016, URL : http://journals.openedition.org/anabases/4116.
  5. Voir Maud Lejeune, Pourtraits divers de Jean de Tournes. Edition critique et fac-similé du tirage de 1556, Genève, Droz, Cahiers d’Humanisme et Renaissance, vol. 105, 2012.
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