Les tragédies de Sénèque et la renaissance du genre tragique à la Renaissance

La Renaissance est une période de redécouverte des classiques grecs et latins de l’Antiquité, qui aboutit à une reviviscence de certains genres antiques tombés en désuétude pendant le Moyen Âge. Il en est ainsi de la tragédie, qui renaît avec l’écriture de tragédies néo-latines, puis des pièces écrites dans différentes langues vernaculaires. Cette résurrection du genre tragique à la Renaissance ne vous est peut-être pas connue. Pourtant, elle est importante pour comprendre l’épanouissement du théâtre de Shakespeare ou du théâtre classique français au XVIIe siècle (Corneille, Racine).

La lecture renouvelée des tragédies latines de Sénèque (4-65 ap. J.-C.) constitue un maillon important de cette résurrection du genre tragique dans les littératures modernes, tout autant que celle des grands tragiques grecs, Eschyle, Sophocle, Euripide, dont la redécouverte se fait d’ailleurs dans un premier temps par le biais de traductions latines.

Dans les présentes pages, nous vous proposons de découvrir une édition française publiée au début du XVIe siècle à Paris. Elle comporte des arguments (résumés) en latin composés par un érudit, Girolamo Balbi (Hieronymus Balbus), que nous vous proposons de lire, et des gravures introductrices à chaque tragédie. Vous pourrez ainsi vous aider des gravures pour entrer dans les résumés et vice versa.

Les éditions des tragédies de Sénèque à la Renaissance

L’édition de De Maizières sélectionnée pour la présente étude paraît en 1511, à la suite de plusieurs autres déjà, à commencer par l’édition princeps de 1478. Imprimée à Ferrare par André Belfort, vendue par le libraire Pellegrino Sillano, cette première édition inaugure une série d’incunables et de post-incunables marquants pour l’histoire du texte. La fin du XVe s. et le début du XVIe s. sont en effet un âge d’or pour la redécouverte des grands textes classiques et surtout leur diffusion via le nouveau medium qu’est l’imprimerie, qui permet alors un élargissement du circuit des livres à l’échelle européenne ainsi que de nouveaux modes de lecture. Pour le théâtre tragique latin, paraissent en une trentaine d’années une petite dizaine d’éditions complètes, la plupart en Italie (Ferrare, Venise et Florence) et quelques-unes en France (Paris et Lyon), en conformité avec les équilibres entre les villes dotées de presses.

L’heure est alors à la mise à disposition du texte, à son établissement, à son explication détaillée, alors que la suite de l’histoire éditoriale sera davantage consacrée à la production d’amples commentaires et de nouveaux traités. Pour les premières éditions, il s’agit de comprendre qui est cet auteur voire qui sont les auteurs se cachant derrière le nom de Sénèque (et l’on en distingue alors deux, trois, voire quatre), ce qu’est la tragédie latine, par rapport à la tragédie grecque et par rapport aux autres formes poétiques (comédie, mais aussi épopée, poésie iambique, avec lesquelles elle entretient des liens divers), quelle est sa matière (mythique) et quelle est sa forme (sa composition, sa métrique). Dans les éléments paratextuels, riches d’enseignements sur les conceptions et les méthodes des humanistes à l’œuvre, se dégagent donc beaucoup de questions, ainsi que des jugements de valeur globalement positifs – pour l’instant – sur la tragédie latine, caractérisée par la grauitas.

Présentation de l’édition retenue

L’édition des tragédies de Sénèque choisie est la seule à présenter une riche iconographie dans le corpus des éditions complètes des tragédies latines, toutes époques confondues 1

Les Lucii Annaei Senecae poetae clarissimi Decem tragediae figuris antea non impressis annotamentisque admodum necessariis insignitae, parues à Paris en 1511 en in-folio, sont le fruit du travail, entre autres, de Gilles de Maizières (Aegidius Maseriensis), recteur de l’Université de Paris, également éditeur d’Aulu-Gelle. Ici, il est l’auteur de l’établissement du texte et de quelques paratextes 2. Mais de Maizières intègre à son édition des écrits allographes, c'est-à-dire écrits par d’autres que lui : Vie de Sénèque par Crinito, poème par Pierre de Stainville, et surtout les argumenta (résumés) composés en hexamètres latins par Girolamo Balbi (Hieronymus Balbus). Ces textes courts, au nombre de dix, comme les tragédies éditées, sont accompagnés chacun d’une planche illustrée occupant la plus grande partie du feuillet 3.

Comme nous l’indique le colophon (Impressum est hoc Tragediarum opus in aedibus Joannis Mercatoris... anno Domini M. quingentesimo XI, nonis vero februariis), cette édition a été imprimée le 5 février 1511 par Jean Marchant (Johannes Mercator), aux frais partagés de deux libraires, Jean Petit et Michel Le Noir. En effet, les exemplaires de la BM de Lyon et de la BnF portent leurs marques respectives (BATYR 28269 https://www.bvh.univ-tours.fr/batyr/beta/notice_bois.php?IdBois=28269 pour l’exemplaire lyonnais de Jean Petit, et BATYR 28029 https://www.bvh.univ-tours.fr/batyr/beta/notice_bois.php?IdBois=28029 pour l’exemplaire parisien de Michel Le Noir). En revanche, nous n’avons pas identifié l’auteur des xylographies précédant chacune des tragédies.

Pourtant, l’éditeur, l’imprimeur et les libraires sont conscients de la valeur de ces figurae inédites, et plus largement de leur édition, qu’ils entendent promouvoir dans leur page de titre.

Page de titre Seneque illustre
Page de titre de l'édition des tragédies de Sénèque éditées par Gilles de Maizières, imprimée à Paris par Jean Marchant pour Jean Petit en 1511. Exemplaire de la B.M. de Lyon Rés Inc 179, Numelyo.

Celle-ci, par sa composition, montre un projet éditorial soigné. Le titre, adoptant deux polices d’écriture différentes, se détache nettement entre le bandeau supérieur et la marque de l’imprimeur. La marque est, elle, entourée de bandeaux horizontaux et verticaux qui élargissent son cadre, permettant d’y inclure un texte, quatre vers que nous transcrivons ici :

Hic Cordubensis aureo sub lilio,

Tragoediarum scriptor excultissimus,

Venit : Sophoclem qui refert sententiis

Hunc aere paruo Paruus Joannes dabit.

Vous pouvez en vérifier la traduction après avoir essayé de comprendre par vous-mêmes.

En peu de mots sont présentés et loués l’auteur édité, avec ses qualités stylistiques et morales, et l’imprimeur, qui donne un livre de qualité mais bon marché. Le jeu de mots entre le nom en latin de Jean Petit, Paruus, et le complément de prix aere paruo permet de souligner avec humour l’argument commercial. Ces trimètres iambiques, vers du dialogue théâtral, orientent la lecture conjointe du texte et de l’image : ils commentent la marque d’imprimerie qui comporte effectivement un lys, et relient l’auteur, Sénèque, dont le nom est mis en valeur par sa place et sa graphie sur le frontispice, et le libraire, dont le nom est inclus dans la marque. Le superlatif excultissimus qui qualifie le poète cordouan, clôturant le deuxième vers, fait écho au superlatif du titre poetae clarissimi (« poète très brillant »). Le titre lui-même vante les qualités de l’édition : les « remarquables » tragédies (insignitae) sont complétées de façon inédite par des illustrations originales (« non imprimées auparavant ») et par des notes (« annotations pleinement nécessaires »). Livrons-nous à présent à l’analyse des images et des textes et de leurs liens respectifs.

Une partie des exemplaires de l'édition de 1511 ont été imprimés pour le libraire Jean Petit, une partie pour le libraire Michel Le Noir. Voici la page de titre des exemplaires imprimés pour Michel le Noir. Quels changements constatez-vous dans la page de titre, dans les composantes iconographiques et dans les quatre vers ?

Page de titre exemplaire BnF retouchee
Page de titre d'un exemplaire imprimé pour le libraire Michel Le Noir, Rés m Yc 1008, BnF, Gallica.

Présentation des textes introductifs (argumenta) et des images (xylographies)

Les arguments de Balbi soumis à l’étude sont les premiers d’une série qui comportera plusieurs versions (par exemple huit pour Médée, rédigées par des auteurs différents, à des moments différents), et ce sont les seuls à être écrits en vers. Point de départ d’une histoire riche et complexe que nous ne pouvons retracer ici, remarquons qu’ils sont publiés pour la première fois dans une édition parisienne des tragédies en 1488-89 et qu’ils le seront une dernière fois dans une édition moderne allemande de 1819 4.

L’édition parue à Paris entre 1488 et 1489 (la date exacte est inconnue) est le produit du travail conjoint de Charles Fernand – rédacteur de l’épître dédicatoire et du salut au lecteur, et surtout commanditaire de l’ouvrage à Girolamo Balbi – et de ce dernier, qui a collationné les manuscrits, édité le texte, et composé les arguments versifiés. Les deux hommes se sont rencontrés à Paris et faisaient partie d’un même cercle d’intellectuels. Balbi, lui, naît à Venise vers 1450 ou 1460 et meurt à Rome vers 1535. Il fut poète, diplomate, évêque, et enseigna à l’Université de Paris. On comprend, à la lumière de ses activités d’enseignement et de production poétique, le désir qu’il eut de rédiger des arguments, ces courts poèmes explicatifs sur la trame narrative de chaque tragédie.

Ses arguments ne sont pas les seuls que nous ayons : il en existe d’autres, dont on connaît parfois l’auteur, parfois non, d’ampleur variée, mais consistant tous à résumer la geste des héros ou la matière mythique des pièces – ce qui n’est pas tout à fait la même chose –, à la manière d’un synopsis de film ou d’un résumé d’une histoire. Certains arguments résument un mythe (comme celui de Médée et des Argonautes) tandis que d’autres indiquent plus précisément les principales étapes de l’intrigue dont la pièce fait sa matière. Ainsi, l’adéquation entre l’espace-temps d’une histoire mythique et celle d’une action théâtrale n’est-elle pas toujours parfaite, l’argument pouvant dépasser le cadre choisi par le dramaturge.

Dans l’Antiquité grecque ou romaine, ces résumés d’intrigue, au théâtre, pouvaient être intégrés au prologue, dans un préambule informatif, mais aussi parfois polémique, prononcé par un acteur qui se nommait du nom de son rôle, prologus. On ne les trouve que dans les comédies, même si toutes les pièces de Plaute ou de Térence n’en ont pas et si ces arguments diffèrent notablement d’une pièce à l’autre. Les tragédies de Sénèque, dans l’Antiquité, même tardive, en sont dépourvues. Donc : quand ces arguments existent, c’est pour informer de l’action comique ; s’ils sont intégrés au prologue, ils sont de l’auteur antique, Plaute ou Térence ; s’ils ne sont pas intégrés à la pièce, ils sont de composition plus tardive, par des grammairiens du IVe s. par exemple, tel Donat dans son commentaire à Térence 5. À la Renaissance, on observe une reprise de cette tradition des arguments qui ne sont ni intégrés à la fable, ni prononcés, ni attribués à un personnage de la pièce. Ces textes sont composés par des humanistes soucieux d’éclairer le lecteur, et ont une fonction explicative de l’intrigue, mais aussi parfois une fonction morale, quand ils comprennent des considérations qui vont au-delà du contenu fictionnel 6.

Ainsi, la fonction de l’argument est essentiellement pédagogique : il veut, en peu de mots généralement, fournir les jalons d’une histoire parfois touffue. Pédagogiques, les illustrations entendent également l’être puisqu’elles condensent en un tableau synoptique, elles aussi, les faits et gestes principaux d’un protagoniste. Là encore, il est intéressant de se demander quel est le rapport entre l’action théâtrale et les épisodes représentés, qui peuvent ne pas exactement coïncider. En l’occurrence, nos xylographies dessinent souvent des événements assez éloignés dans le temps et donnent un cadre plus vaste que celui de l’action tragique. Enfin, on pourra s’interroger sur le rapport entre l’argument et l’illustration qui l’accompagne en regardant quels points de contact les rassemblent et quels écarts éventuels les séparent.

Nous vous invitons maintenant à cliquer sur une des vignettes ci-dessous pour découvrir la gravure synoptique et l’argument des différentes tragédies de Sénèque.

Règles de transcription

Dans le but de faciliter la lecture du texte latin, nous avons adopté les usages auxquels les lecteurs sont habitués et procédé à quelques changements par rapport au texte visible sur les numérisations. Les conventions que nous avons adoptées pour la transcription sont les suivantes : nous avons restitué les diphtongues et les majuscules, rétabli l’orthographe moderne (par exemple : profanus et non prophanus ; remplacement de la S longa par s ; hospitium et non hospicium).

  1. On la trouvera en version papier à la BM de Lyon sous la côte Rés Inc 179, à la BnF Tolbiac sous la côte RES M-YC-1008 ; en version numérique sur http://numelyo.bm-lyon.fr/f_view/BML:BML_00GOO0100137001100940910 et document numérisé accessible depuis la BnF sous la cote NUMM-8710071.
  2. On les trouvera sur https://ithac.elan-numerique.fr/p/Sq1511.
  3. Plus précisément, il s’agit de gravures sur bois consultables sur le site de la BnF en suivant ce lien : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b2200035j.
  4. Respectivement : C. Fernandus, Seneca, Tragoediae, parue chez Iohannes Higman, Paris, 1488-1489, et Bothe, L. Annaei Senecae Tragoediarum volumen primum [-tertium] […], parue chez Heinrich Wilhelm I et II Hahn, Leipzig. Nous avons étudié ces éditions dans Pascale Paré-Rey, Histoire culturelle des éditions latines des tragédies de Sénèque, 1478-1878, Classiques Garnier, « Histoire culturelle » 20, Paris, 2023.
  5. Même si le commentaire est en réalité « une compilation de commentaires » et que « la part remontant au grammairien Aelius Donat est également difficile à préciser » : http://hyperdonat.huma-num.fr/editions/html/commentaires.html.
  6. Ainsi les arguments de Philippe Melanchthon aux comédies de Térence : https://ithac.elan-numerique.fr/admin/paratext/Te1546_Melanchthon_p4; https://ithac.elan-numerique.fr/admin/paratext/Te1546_Melanchthon_p5; etc ou https://ithac.elan-numerique.fr/admin/edition/212
Par Pascale Paré-Rey
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