L’auteur et son « Bugiale »

Humaniste, secrétaire apostolique à la curie romaine, fin connaisseur de la langue latine, chercheur infatigable de manuscrits…mais aussi auteur d’un véritable bestseller de la Renaissance, les Facéties ! Voilà quelques mots qui résument la vie et la multiplicité des intérêts de Poggio Bracciolini (francisé en le Pogge), humaniste italien qui vécut entre 1380 et 1459.

Portrait de Poggio Bracciolini
Portrait de Poggio Bracciolini, lettrine du manuscrit de son ouvrage De Varietate Fortunae, Bibliothèque Vaticane, Urb. Lat. 224, XVe siècle.

Bien que de nombreux voyages l’amènent souvent dans les monastères de toute l’Europe à la recherche de manuscrits anciens, sa vie se déroule principalement entre deux pôles : Florence, lieu de sa formation classique et de sa retraite pendant ses années de vieillesse, et Rome, où il sert à la cour papale en tant que secrétaire apostolique , c’est-à-dire l’un des fonctionnaires administratifs chargés des affaires générales et internationales de l’Église.

Ce sont des années riches en enjeux pour l’Église romaine en pleine crise spirituelle : après le Schisme d’Occident, la papauté est longtemps divisée entre Rome et Avignon ; en outre, plusieurs tentatives de réconciliation avec l’Église grecque orthodoxe se soldent par un échec.

Dans ce contexte, le Pogge a donc une vision privilégiée des évènements de son temps, ainsi que des personnes liées à la cour papale : les hauts dignitaires ecclésiastiques, mais aussi des membres de la société civile comme les ambassadeurs, les avocats ou les banquiers.

Dans une pièce retirée de la curie romaine, le Pogge se réunit avec d’autres secrétaires pontificaux, hommes de culture et d’esprit à son instar, pour discuter des nouvelles du jour, mais surtout pour se détendre en ridiculisant ce monde souvent vain et hypocrite avec lequel ils étaient en contact au quotidien. Cet endroit écarté est appelé par ses membres « Bugiale », expression italienne qui peut être traduite à peu près comme « officine de mensonges » : les conversations qu’on y tient sont l’occasion de railleries et de médisances de toutes sortes. Personne n’est épargné par les critiques, même pas le pape !

Les Facéties

L’ambiance libre et railleuse des conversations du « Bugiale » est à l’arrière-plan du plus grand succès de librairie du Pogge, les Facéties, composées à peu près entre 1438 et 1452-1453. Mais qu’est-ce qu’une facétie ? Il s’agit d’une histoire généralement très courte, qui peut se résumer en une réplique, un bon mot, ou offrir parfois un véritable récit, bien que synthétique.1

L’ouvrage se présente comme un recueil de 273 facéties juxtaposées, à quelques rares exceptions de facéties qui s’enchaînent, sans ordre thématique ni chronologique. Le lecteur a l’impression de suivre une discussion impromptue,2 où une pluralité de voix et d’histoires drôles se mélangent : ce n’est pas un hasard si le Pogge se réfère à ses facéties en les nommant Confabulationes (Conversations) !

Tromperies, équivoques licencieuses, répliques pleines d’esprit adressées à des caractères peu malins… les thèmes de ces anecdotes plaisantes sont très divers, mais ils sont tous reliés par le goût typiquement florentin pour la farce et la raillerie.

La nature anticonformiste du Pogge l’amène à se moquer de personnages illustres de son temps, souvent mentionnés par leur nom, issus de la hiérarchie ecclésiastique, du sommet jusqu’aux ordres mendiants. Il raille aussi d’autres types humains comme les femmes, les ignorants et les érudits qui ne maîtrisent pas l’art de l’éloquence et de la concision.

Bien que le Pogge ait un sens moral bien réel, les Facéties ne sont pas le lieu où écrire en moraliste : les critiques ne sont jamais trop sérieuses et le but reste d’amuser et de déclencher le rire.

L’originalité des Facéties repose tout d’abord sur le caractère expérimental du genre, qui croise des éléments issus de différentes traditions3 : d’un côté, la tradition latine des recueils de bons mots dits par de grands hommes ou d’apologues à valeur morale, de l’autre, la tradition médiévale des fabliaux français et surtout des nouvelles italiennes comme le Décameron de Boccaccio et le Trecentonovelle de Sacchetti.

Le Pogge est le premier des ses contemporains à se confronter à l’enjeu d’adapter la langue latine à un humile genus, une forme littéraire qui n’est pas sublime ou élevée, tandis que le vulgaire florentin paraissait un choix obligé. En ce qui concerne le style, son latin s’éloigne donc de la prose classique pour rechercher des effets plus proches de l’oralité et de la langue vivante.4

Fortune du recueil

Le Pogge imaginait déjà les réactions que soulèverait son ouvrage, en particulier sa langue et son rapport à la morale. Ainsi, dans la Préface placée en tête de ses Facétie, il prend d’avance sa propre défense, justifiant en vain ses choix de sujets et de style.

Parmi ses détracteurs, le plus illustre et le plus aguerri est probablement le grand humaniste italien Lorenzo Valla, qui traite l’ouvrage de spurcissimum opus (« livre tout à fait immonde »), en exhortant même les prédicateurs à le détruire !

Le jugement de l’humaniste Érasme de Rotterdam n’est pas moins brutal : il définit le Pogge comme un rabula indoctus (« braillard ignorant ») et il déplore la diffusion des obscénités contenues dans les Facéties dans toutes les langues d’Europe. Cette remarque nous permet de comprendre que, malgré la condamnation des humanistes et des érudits, personne, en réalité, ne pouvait s’empêcher de les lire.

Les Facéties du Pogge ont connu une diffusion immense dans toute l’Europe, attestée par la grande quantité de manuscrits que nous possédons, ainsi que des nombreuses traductions en langue vulgaire. Même Lorenzo Valla fut forcé de reconnaître qu’avec son ouvrage, le Pogge avait « envahi, souillé infecté la France, l’Espagne, l’Allemagne et tous les autres pays de langue latine ».5

En France, les Facéties se diffusent dès 1492 grâce à la traduction de Guillaume Tardif, qui donna un élan considérable à la fortune de l'ouvrage dans la première moitié du XVIe siècle, notamment chez des auteurs comme Rabelais et Des Périers. Elles arrivent jusqu’à Jean de La Fontaine, qui s’inspire du Pogge pour sa fable intitulée « Le Coq et le Renard ».

Pourtant, la fortune des Facéties, qui dura pendant un siècle, décline déjà à partir de la deuxième moitié du XVIe siècle, après leur condamnation par l’Église catholique en 1559, à la suite du Concile de Trente. 6 Pendant plusieurs siècles on ne verra plus dans cette œuvre que son aspect scandaleux ou anticlérical, en oubliant les nouveautés formelles apportées et ses intentions éthiques 7.

Notre proposition pédagogique

Nous avons sélectionné des facéties comme entraînement à la traduction guidée d'un texte latin. Vous aurez à disposition des aides à la traduction, ainsi qu’un éclairage contextuel et littéraire. Pour vous permettre de comprendre le texte de la façon la plus immédiate possible, les facéties sélectionnées sont toutes accompagnées par les superbes dessins de notre illustrateur, Théo Lucchetti. Nous remercions pour ces images qu'il a complètement inventées à partir des suggestions que nous lui avons faites. Puissent ces vignettes permettre aux lecteurs d'aujourd'hui de renouer avec le rire des lecteurs de la Renaissance !

Ressources bibliographiques

Édition de référence pour le texte latin

Le Pogge, FacétiesConfabulationes. Édition bilingue. Texte latin, note philologique et notes de Stefano Pittaluga, traduction française et introduction d'Étienne Wolff, Paris, Les Belles Lettres, 2005.

Études critiques

Barbaro, M., et al., « … tanquam in scena, recitatae sunt ». Dimensione narrativa e scenica nelle" Facetiae" di Poggio Bracciolini », dans La letteratura degli Italiani 4. I letterati e la scena. Atti del XVI Congresso Nazionale Adi, Sassari-Alghero, 19-22 settembre 2012, a cura di G. Baldassarri, V. Di Iasio, P. Pecci, E. Pietrobon e F. Tomasi, Adi editore, 2014,  p. 1-10.

Decaria, Alessio, « Le “Facezie” di Poggio Bracciolini e la letteratura comica coeva », dans Le “Facezie” di Poggio Bracciolini e la letteratura comica coeva, 2009, p. 1000-1040.

Sozzi, Lionello, « Le “Facezie” e la loro fortuna europea », Le Journal de la Renaissance, 1 (2000), p. 89-102.

Sozzi, Lionello, « Le “Facezie” di Poggio nel Quattrocento francese », dans Miscellanea di studi e ricerche sul Quattrocento francese, 1967, p. 409-516.

Wolff, Étienne, introduction de l'édition de référence mentionnée ci-dessus, p. IX-XLVI.

  1. Le Pogge, Facéties. Confabulationes. Édition bilingue. Texte latin, note philologique et notes de Stefano Pittaluga, traduction française et introduction d'Étienne Wolff, Paris, Les Belles Lettres, 2005.
  2. Barbaro, M., et al., «… tanquam in scena, recitatae sunt », dans Dimensione narrativa e scenica nelle "Facetiae" di Poggio Bracciolini. La letteratura degli Italiani 4. I letterati e la scena, Atti del XVI Congresso Nazionale Adi, Sassari-Alghero, 19-22 settembre 2012, a cura di G. Baldassarri, V. Di Iasio, P. Pecci, E. Pietrobon e F. Tomasi, Adi editore, 2014, p.1-10.
  3. Introduction d'Étienne Wolff au Pogge, Facéties/Confabulationes, éd. cit.
  4. Introduction d'Étienne Wolff au Pogge, Facéties/Confabulationes, éd. cit.
  5. Pour la traduction française, voir Le Pogge, Facéties/Confabulationes, éd. cit.
  6. Sozzi, Lionello, «Le facezie» e la loro fortuna europea, Le Journal de la Renaissance, 1(2000), p. 89-102.
  7. Introduction d'Étienne Wolff au Pogge, Facéties/Confabulationes, éd. cit.
Par Chiara Contarino
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