Venus Juno Aeneas Louvre

La Nef des fous

Un succès de librairie en langue allemande : Das Narrenschiff de Sébastien Brant (1494)

En 1494, l'humaniste strasbourgeois Sébastien Brant publie un ouvrage en allemand promis à un grand succès : la Nef des fous (Das Narrenschiff). Le livre réunit dans une centaine de chapitres une ribambelle de fous qui méritent de s’embarquer à bord du navire en raison de leurs erreurs, autrement dit, de leurs péchés, dans la perspective chrétienne qui est celle de Brant. Il s’agit de convaincre les fous (dont les lecteurs font partie) de se convertir à la vertu, ce qui n’est pas chose facile puisque le fou se distingue par son aveuglement sur ses propres défauts. Comme le rappelle le proverbe : « Il n’est pire fou que celui qui s’ignore. »

L'ouvrage se caractérise par la présence de gravures truculentes, représentant ces différents types de fous. Celles-ci, reprises dans les éditions ultérieures, ont joué un rôle important dans le succès de l'ouvrage.

Deux "Nefs" en latin : les Stultiferae naues de Locher (1497) et Bade (1505)

La Stultifera navis est la traduction-adaptation en latin de l'ouvrage de Brant par Locher, qui avait été l'étudiant de Brant, publiée en 1497 à Bâle. Pourquoi donner une version latine ? Pour diffuser à l'échelle européenne une œuvre qui serait sinon restée cantonnée à la sphère germanophone. Locher travailla sous la supervision de Brant. Le maître ajouta au texte du traducteur un commentaire : il s'agit, pour une large part, d'un montage de citations glanées dans la Bible et chez les Anciens. Ce commentaire est placé à droite le long de l’image. Locher rattache sa Nef latine au genre de la satire et l’inscrit dans une filiation romaine où les poètes latins de l'Antiquité Horace et Juvénal prennent bonne place comme fondateurs du genre de la satire.

Une autre adaptation, la Navis stultifera, paraît à Paris en 1505. C'est l'œuvre d'un imprimeur étroitement lié à la pédagogie humaniste : Josse Bade. Elle n’est pas une traduction à proprement parler, mais la condensation de chaque chapitre écrit par Brant, accompagné en caractères plus petits d’un commentaire pédagogique. Ce denier doit permettre au lecteur d’aborder le texte sur les plans rhétorique et poétique.

Comment expliquer le succès des Stultiferae naves ? Il tient certes à la présence de nombreuses gravures, une par chapitre, toutes originales, qui ont garanti au livre de traverser les âges, mais tout autant au début de la Renaissance, au goût pour les sentences morales imagées et percutantes.

Littérature et folie

La figure du fou connaît un intérêt remarquable au début de la Renaissance dont les Nefs latines de Locher et Bade sont un signe.

Le fou relève d’une représentation codée, familière des hommes de l’époque : il est coiffé un bonnet à grelots, porte une massue, il est parfois nu ou encore vêtus de haillons déchirés, souvent de couleur jaune et verte.

Lors de la publication de la Nef de Sébastien Brant, le type est déjà familier du public qui l’a vu apparaître dans des pièces de théâtre, les sotties (le terme est dérivé de sot), dans les Psautiers où il est représenté dans le D initial du Psaume 52 Dixit insipiens in corde suo, non est Deus  (« L'insensé a dit en son cœur : il n'y a pas de Dieu »). De manière tout à fait significative, proclamer la non-existence de Dieu fait de vous un fou. Il est aussi le bouffon du roi qui évolue au milieu de la cour et jouit d’un statut à part lui permettant grâce à ses facéties une certaine liberté de parole à l’égard du souverain. La figure du fou s’épanouit plus particulièrement dans la culture urbaine de l’époque au travers des fêtes des fous qui ont lieu juste après Noël, du Carnaval où sa silhouette envahit les rues. Inventé par Brant, un juriste érudit, le motif de la nef des fous puise abondamment dans une culture populaire qui fleurit dans les villes. Si Brant la considère avec sévérité, elle lui est évidemment familière ainsi que sa fonction exutoire dans une société ou chaque individu s’inscrit dans un groupe dont il se sait solidaire, celui-ci le contrôlant et le soutenant à la fois.

La Nef des fous : le monde « renversé » de la fin du XVe siècle ?

Le fou tient un rôle central dans la représentation du monde renversé, monde à l’envers, monde qui va « cul par-dessus tête », perçu ainsi parce que le mal le régit et le bien n’y est pas honoré. Ce monde à l’envers est celui où le cavalier porte sa monture, où l’on échange une cornemuse contre un cheval, où l’on monte à reculons une écrevisse, où l’on éteint l’incendie chez son voisin alors que sa propre maison est la proie des flammes. Les chapitres présentés ici s’inscrivent dans une lecture générale de l’histoire qui dit toute sa méfiance à l’égard du changement. La Stultifera navis porte la trace de cette inquiétude face aux changements qui ne sont pas seulement des progrès : la mise au point de l’imprimerie (qui constitue une révolution équivalente à celle que représente l’arrivée du numérique) facilite la diffusion des idées fausses, la découverte du Nouveau Monde est une confrontation radicale avec l’altérité et la progression des Turcs à l’est de L’Europe est le signe indéniable du déclin de la Chrétienté. Cette « nostalgie de l’ordo » (Joël Lefèbvre) revêt une coloration eschatologique : le changement, les désordres qui l’accompagnent sont la préfiguration du Jugement dernier où Dieu viendra faire le tri entre les bons et les méchants. En effet, il est dit que cet instant critique sera précédé d’une recrudescence du Mal avant la victoire finale sur Satan. L’inquiétude est d’autant plus grande que la lucidité de l’homme de l’époque, élevé dans l’idée qu’il est un pécheur, ne le porte pas à considérer avec assurance qu’il sera du côté des sauvés.

Par Anne-Laure Metzger-Rambach
userclosebookinfo-circleexternal-linkgroupcaret-downellipsis-v