Un besoin de modèles, masculins et féminins

Toutes les sociétés éprouvent le besoin de proposer des figures qui incarnent une conduite à tenir ou au contraire à éviter : modèles et contre-modèles. C'est d'autant plus vrai dans l'Antiquité que les sociétés grecque ou romaine accordent un très grand poids au passé, comme source de légitimité des manières de faire présentes.

Les écrits littéraires, les discours, les représentations figurées, les spectacles, les cérémonies civiques ou religieuses, l'éducation concourent donc à mettre en avant les hommes, et parfois les femmes « célèbres » du passé. Le plus souvent ils perpétuent le souvenir de leurs exploits ou simplement de leurs attitudes (leurs « vertus ») remarquables pour les louer et en recommander l'imitation. Il arrive que ce soit aussi pour les blâmer et mettre en garde contre ce qui est considéré comme criminel, et même comme monstrueux.

Quelle place pour les femmes, au milieu des «grands hommes » ?

Il existe une place pour les femmes, au milieu de ces « grands hommes ». Car le besoin de proposer à la part féminine d'une société des modèles de comportements est bien réel. Mais cette place n'est cependant pas simple. Même si la femme grecque ou romaine ne se réduit pas à l'image de mineure soumise que nous nous en faisons parfois, il faut bien reconnaître que dans l'Antiquité comme à une époque encore toute récente, les femmes se voient attribuer en priorité, sinon exclusivement, les tâches domestiques, familiales et privées. L' Antiquité a perpétué la mémoire de femmes courageuses, qui ont pu réaliser des exploits même politiques ou militaires pensés comme « viriles ». Mais les récits qui les évoquent prennent souvent soin de leur conférer un statut particulier (jeune fille vierge, veuve...) qui les classent « à part » et limitent ainsi la « transgression » des sexes que représente leur exploit.

La mode des « galeries » de biographies féminines à la Renaissance

Les sources antiques qui nous parlent de ces femmes de l'Antiquité passées à la postérité sont diverses et éclatées. À l'exception du traité sur Les Vertus des femmes de l'écrivain grec Plutarque, il n'y a pas d'ouvrage antique spécifiquement consacré à ces femmes illustres que nous puissions parcourir. En revanche, à l'époque moderne, l'écrivain italien Boccace, au XIVe siècle, écrit en latin un De mulieribus claris (Les femmes célèbres) qui se présente comme un recueil de notices évoquant en quelques lignes des femmes connues de l'Antiquité, qu'elles se soient illustrées en bien ou en mal. Ces « vies » ne sont pas neutres, mais célèbrent ou au contraire blâment les comportements féminins. Aux XVe et XVIe siècles, de nombreuses autres « galeries de femmes célèbres » sont écrites sur le même modèle. Comme l'ouvrage de Boccace, elles sont souvent traduites en langue vernaculaire et illustrées (d'enluminures ou de gravures imprimées selon les époques et les circonstances), ce qui s'explique notamment par le désir d'en faire des « miroirs » proposés aux femmes. Ces ouvrages sont d'ailleurs souvent dédiés à des femmes de l'aristocratie : princesses, reines... dont la préface célèbre l'excellence. Ils intègrent des biographies de femmes de l'époque moderne, parfois contemporaines de l'auteur, visant à démontrer combien les vertus féminines antiques sont toujours à l'œuvre dans l'Italie ou la France des XIVe-XVe siècle.

Mode d'emploi du présent dossier

Dans les pages qui suivent, nous vous proposons de découvrir quelques-unes de ces « femmes célèbres » de l'Antiquité

  • en partant de leur renommée à l'époque moderne. Une image des XIVe-XVIe siècle vous permet de découvrir un trait frappant de leur vie pour lequel la Renaissance, s'appuyant sur les traditions antiques, les a célébrées.
  • Puis, nous vous proposons un parcours dans des textes antiques et renaissants pour découvrir de manière plus large les exploits, mais aussi les « vertus » (manières d'être excellentes) associées à ces femmes pendant des siècles. N'oublions pas que ce sont des hommes qui les ont évoquées ou représentées : quelles images de la femme transmettent-ils ? Cette célébration ou ce blâme de femmes passées à la postérité proposent-ils des modèles féminins qui aillent dans le sens d'une certaine émancipation féminine ou confortent-ils au contraire une « spécificité » féminine qui écarte les femmes de l'action et les cantonne à des comportements à part ?
  • Chaque page de notre dossier propose une « figure », un « type » de femme plus général auquel telle ou telle femme antique peut être rattachée : l'épouse exemplaire, la criminelle, l'introuvable femme de lettres... Car c'est bien ainsi, en réalité, que les galeries de femmes célèbres semblent catégoriser leurs héroïnes, même si cela reste implicite.
  • En ouverture, nous vous proposons quelques lignes de l'Histoire des deux amants, une nouvelle écrite par Enea Silvio Piccolomini, humaniste italien du XVe siècle passé à la postérité sous le nom de Pie II (il fut surnommé « le pape des humanistes »). Piccolomini se fait l'écho, dans cette histoire, de la mode, dans la Renaissance humaniste, des « hommes » et des « femmes » célèbres antiques. Il s'en moque. Son héroïne s'appelle Lucrèce. Elle ne cesse de se comparer avec les grands modèles féminins de l'Antiquité : Lucrèce, Didon, Porcie... que vous découvrirez dans ces pages. Mais elle est avant tout une bourgeoise de Sienne du XVe siècle, piégée dans un mariage malheureux, en quête d'un sort plus heureux et d'amour. En mettant en scène avec ironie les mécanismes de l'idéalisation des figures du passé, Piccolomini ne plaide-t-il pas aussi, d'une certaine façon, pour que les femmes de son temps soient davantage entendues dans leurs aspirations ?

Et aujourd'hui ?

Quelles « grandes femmes » du passé et du présent pouvez-vous citer ? Quels prix Nobel ? Quelles académiciennes ? Quelles femmes enterrées au Panthéon ? Quelles scientifiques, quelles « femmes politiques », quelles aventurières ou inventrices, quelles bienfaitrices de l'humanité ? Ou tout simplement, quelles figures féminines vous paraissent inspirantes ? Notre dossier proposera en ouverture quelques propositions en ce sens.

Ressources bibliographiques

  • Dossier « Les Héroïnes », Clio (2009), 30, et en particulier l'introduction de Sophie Cassagnes-Brouquet et Mathilde Dubesset « La fabrique des héroïnes » (https://journals.openedition.org/clio/9352).
  • Eriksen Anne, « Être ou agir ou le dilemme de l'héroïne », dans La Fabrique des héros, dir. P. Centlivres, D. Fabre, Fr. Zonabend, Paris, Editions de la Maison des sciences de l'homme, 1998, p. 149-164.

Par Anne-Hélène Klinger-Dollé
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