Dans cette page vous pourrez découvrir :

  • comment on a personnifié le sentiment amoureux dans l'Antiquité gréco-romaine à travers le dieu Éros ;
  • la « compétition » entre arts figurés et littérature à propos des représentations de ce dieu ;
  • la manière dont la littérature latine et les arts figurés postérieurs à l'Antiquité se sont appropriés ces représentations tout en les renouvelant.

1. Dans l'Antiquité : chez le poète latin Properce

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Éros bandant son arc. Copie romaine d’un original grec de Lysippe (IIe siècle ap. J.-C.) Palazzo nuovo. Galleria. Villa d’Este  Musei. Capitolini ©Wikicommons

A/ Regardez la photographie de cette sculpture. Il s'agit d'une copie romaine d'une sculpture grecque d'Éros, dieu de l'Amour chez les Grecs. Quels traits de son apparence vous frappent ?

B/ Lisez ci-dessous le poème écrit par le poète Properce (vers 47 - 14 av. J.-C.). Il s'agit de l'élégie II, 12 du recueil de Properce intitulé Les Amours. Cette élégie est une ekphrasis, c'est-à-dire la description d'une œuvre d'art, réelle ou supposée.

1. Quicumque ille fuit, puerum qui pinxit Amorem,

2. nonne putas miras hunc habuisse manus ?

3. Is primum vidit sine sensu vivere amantis,

4. et levibus curis magna perire bona.

5. Idem non frustra ventosas addidit alas,

6. fecit et humano corde volare deum :

7. scilicet alterna quoniam iactamur in unda,

8. nostraque non ullis permanet aura locis.

9. Et merito hamatis manus est armata sagittis,

10. et pharetra ex umero Cnosia utroque iacet :

11. ante ferit quoniam, tuti quam cernimus hostem,

12. nec quisquam ex illo uulnere sanus abit.

13. In me tela manent, manet et puerilis imago :

14. sed certe pennas perdidit ille suas ;

15. euolat heu nostro quoniam de pectore nusquam,

16. assiduusque meo sanguine bella gerit.

17. Quid tibi iucundum est siccis habitare medullis ?

18. si pudor est, alio traice tela una !

19. Intactos isto satius temptare ueneno :

20. non ego, sed tenuis uapulat umbra mea.

21. Quam si perdideris, quis erit qui talia cantet,

22. (haec mea Musa leuis gloria magna tua est),

23. qui caput et digitos et lumina nigra puellae,

24. et canat ut soleant molliter ire pedes ?



1. Celui, quel qu’il fût, qui peignit l’Amour comme un enfant, ne penses-tu pas qu’il eut de merveilleuses mains ?

3. Il vit d’abord que les amants vivent sans bon sens et que pour de légers soucis, de grands biens périssent.

5. Ce n’est pas en vain non plus qu’il lui ajouta des ailes de vent et qu’il a fait voler le dieu dans le cœur des hommes 

7. puisque, évidemment, nous sommes ballotés dans les flux et reflux de l’onde, puisque la brise qui nous porte ne demeure en aucun lieu.

9. Et c’est justement que sa main est armée de flèches crochues et qu’un carquois de Gnosse est posé sur ses épaules :

10. car il ne frappe avant que, nous sentant en sécurité, nous ne distinguions l’ennemi, et personne ne réchappe en bonne santé de cette blessure.

13 - 16 [...]

17. En quoi t’est-il agréable d’habiter des entrailles desséchées ? Si tu as quelque respect, jette ailleurs tes flèches !

19. Il est préférable d’empoisonner de ton venin ceux qui sont intacts : ce n’est pas moi mais une ombre mince que tu malmènes.

21. Si tu la perds, qui chantera de tels sujets (ma Muse légère fait ta grande gloire), qui chantera le visage, les doigts et les yeux noirs de mon amie et la grâce de sa démarche.

C/ Relevez dans le poème les expressions latines qui évoquent les caractéristiques et les attributs d'Amour.

D/ Essayez de traduire les vers 13 à 16. Quel élément de la description traditionnelle d'Amour Properce conteste-t-il dans son poème ? Pourquoi ?

2. Aux origines de l'humanisme, chez Boccace

Voici, dans la basilique inférieure San Francesco d'Assise, la personnification d'Amour peinte par le peintre Giotto (1267-1337). Elle figure au sein d'une voûte qui représente l'Allégorie de la Chasteté. Vous pouvez voir cette fresque de manière plus globale sur le site Utpictura18.

Illustration Boccace 1
Giotto, Allégorie de la Chasteté (détail de la fresque), vers 1320. Basilique inférieure San Francesco à Assise©Wikicommons

A/ Trouvez Amour sur l'image. Quel mot latin le désigne ? Regardez sur le site de Vtpictura18 : où Amour se trouve-t-il sur la fresque prise dans son ensemble ?

B/ Quels attributs du Cupidon antique retrouve-t-on ?

C/ En quoi est-il différent ?

Lisez le texte ci-dessous. Il est extrait de l’œuvre de Boccace (1313-1375) appelée La Généalogie des dieux, au livre IX.

Sed eo jam veniendum est ut, excussis fictionibus, quid sub eis sit absconditum videamus. Hunc insuper puerum fingunt, ut etatem suscipientium passionem hanc et mores designent ; juvenes enim ut plurimum sunt, et more puerorum lasciviunt, nec satis sui compotes, quo passionis inpellit impetus, potius quam quo ratio jusserit, efferuntur. Alatus preterea dicitur, ut passionati instabilitas demonstretur ; facile enim credentes cupientesque de passione in passionem evolant. Arcum atque sagittas ideo ferre fingitur, ut insipientium repentina captivitas ostendatur ; nam in ictu fere oculi capiuntur. Has aureas esse dicunt et plumbeas ut per aureas dilectionem sumamus, que, uti aurum lucidum atque preciosum est, sic et ipsa ; per plumbeas autem odium volunt, quod uti grave metallum iners et vile, sic et malivolentia reddit quos corripit. Fax autem illi superaddita ostendit animorum incendia exustione continua captivos infestantia. Oculos autem illi fascia tegunt, ut advertamus amantes ignorare quo tendant, nulla eorum esse judicia, nulla rerum distinctione, sed sola passione duci. Pedes autem gryphis illi ideo apponuntur ut declaretur quoniam tenacissima sit passio, nec facile inerti impressa ocio solvitur. Eum cruci affixum, si sapimus, documentum est, quod quidem sequimur quotiens, animo in vires revocato, laudabili exercitio molliciem superamus nostram et, apertis oculis, prospectamus quo trahebamur ignavia.

Mais il faut en venir à ce point où, après avoir exposé les fables, nous devons considérer ce qu’elles cachent. On représente Cupidon comme un enfant pour désigner l’âge et les mœurs de ceux qui s’adonnent à cette passion : en effet, ils sont pour la plupart jeunes et, comme les adolescents, ils sont lascifs ; ils ne sont pas suffisamment maîtres d’eux-mêmes et sont portés où le mouvement de la passion les pousse plutôt que là où la raison leur ordonne d’aller. On dit aussi que ce dieu est ailé pour montrer l’instabilité de celui qui est en proie à la passion : crédules et pleins de désirs, ils volent, en effet, de passion en passion. On le représente avec un arc et des flèches pour montrer qu’ils sont en un instant prisonniers de leur folie : en effet, les yeux sont quasiment prisonniers d’un coup. On dit qu’il a des flèches d’or ou de plomb : par les flèches d’or, il faut entendre le plaisir qui est comparable à l’or éclatant et précieux ; par les flèches de plomb on veut signifier la haine parce que le plomb est un métal lourd, sans valeur ni prix et que la malveillance avilit ceux qu’elle corrompt. Le flambeau qui a été attribué à ce Dieu montre les incendies qui ravagent continuellement les âmes des captifs d’un feu dévorant. On dissimule ses yeux par un bandeau pour que nous remarquions que les amants ignorent où ils vont, qu’ils n’ont aucun jugement et ne sont conduits par aucun discernement mais par la seule passion. On lui donne des pieds de griffons pour déclarer que la passion est particulièrement tenace et qu’il n’est pas facile de s’en défaire lorsqu’elle a profité d’un désœuvrement inactif pour se fixer. Si nous sommes sages, la crucifixion de Cupidon est pour nous un exemple que nous suivons chaque fois que, notre esprit reprenant sa vigueur, nous surmontons notre mollesse par un entraînement louable et, les yeux ouverts, nous regardons où nous étions entraînés par la paresse.

D/ Dans ce texte, cherchez les expressions qui désignent les attributs du dieu (en français et en latin).

E/ Comment Boccace les justifie-t-il ? En quoi cette explication éclaire-t-elle la présence de représentations d'Amour dans une église, comme on le voit par les deux photos ci-dessus ?

3. En imitant ou en contredisant Properce :

deux poètes néo-latins (XVe-XVIe siècles)

3.1. Texte de Marulle (vers 1453 - 1500)

Voici une épigramme écrite par le poète Michel Marulle, originaire de Constantinople, et qui a émigré en Italie. Il s'agit du poème I, 59 tiré des Épigrammes de Marulle, intitulé « De Amore » (« Sur l'Amour »).

1. « Quis puer hic ? » « Veneris. » « Plenae quae causa pharetrae est ? »

2. « Non bene provisus certa qui arma movet ».

3. « Cur sine veste deus ? » « Simplex puer odit opertum ».

4. « Unde puer ? » « Pueros quod facit ipse senes ».

5. « Quis pennas humeris dedit ? » « Inconstantia. » « Quare

6. nulla deo frons est ? » « Signa inimica fugit ».

7. « Quae fors eripuit lucem ? » « Immoderata libido ».

8. « Cur macies ? » « Vigilis cura, dolorque facit ».

9. « Quis caecum praeit ? » « Ebrietas, sopor, otia, luxus ».

10. « Qui comites ? » « Rixae, bella, odia, opprobrium ».

11. « Qui coelo dignati ? » « Homines ». « Quae causa coegit ? »

12. « Mitior auctore est credita culpa deo ».

13. Heu, curvum genus, et veri corda inscia : quo ius

14. Fasque, scelus miseris si scelere abluimus ?

1. « _ _ _ ? » « L’enfant de Vénus ». « _ _ _  ? »

« C’est à l’improviste qu’il décoche des traits infaillibles ». 

3. « _ _ _  ? » « L’enfant simple déteste la dissimulation ».

« _ _ _  ? » « Parce qu’il transforme lui-même les vieillards en enfants ».

5. « _ _ _  ? » « L’inconstance ». « Pourquoi

Ce dieu n’a-t-il pas le front soucieux ? » « Il fuit les signes funestes ».

7. « Quel sort le priva de la vue ? » « Le désir immodéré ».

« _ _ _  ? » « À cause du souci et de la douleur des nuits blanches ».

9. « _ _ _ ? » « Ébriété, Sommeil, Oisiveté, Luxe ».

« _ _ _  ? » « Rixes, Guerres, Haines, Opprobre ».

11. « Par qui a-t-il été jugé digne du ciel ? » « Les hommes ». « Pourquoi ? »

« On jugea que la faute serait moindre si elle était imputée à un dieu.

13. Hélas, engeance retorse et cœurs ignorants du vrai, que deviendront la loi

Et le droit divin si, malheur, nous effaçons le crime par le crime ? »

A/ Quels sont les mots interrogatifs du texte ?

B/ Quels sont les mots interrogatifs qui sont proches du français ? Quels sont ceux qui sont complètement différents ?

C/ Essayez de traduire les questions du texte indiquées par des pointillés.

3. 2. Texte d'Angeriano (1470-1535)

Voici une autre épigramme, écrite par le poète italien Girolamo Angeriano. C'est le poème 167 du recueil Erotopaenion. Ce poème est également intitulé « De Amore  ». Le début, vous le verrez, fait immédiatement penser au poème de Properce. Mais il en prend le contrepied.

A/ En vous aidant des deux premiers vers du poème de Properce, essayez de traduire les deux premiers vers du poème d'Angeriano.

B/ Essayez de traduire la toute fin du poème, indiquée en pointillés. Quelle est la proposition faite par l'amante du poète, Célia, pour représenter comme il convient l'Amour ?

1. In tabula primus tenerum qui pinxit Amorem,

2. Ingenio et docta non fuit ille manu.

3. Non puer est qui Pana potest superare fretumque

4. Qui domat et terras, aera, quique polos.

5. Non caecum dicam : pungentibus utitur armis,

6. Et quicumque ferit, num sine luce ferit ?

7. Non findit latum pernicibus aethera pennis ;

8. Sic nunquam a nostro corpore fixus abit.

9. Non mihi nudus erit : spoliat qui membra deorum

10. Quique hominum, nunquid veste carebit inops ?

11. Dum loquor id, ridens inquit mihi Caelia, « Amorem

12. Pingere vis ? Vultus aspice ! pinge meos. »

1. _ _ _

2. _ _ _ .                                        

3. Ce n’est pas un enfant qui peut l’emporter sur Pan et qui dompte

4. La mer, les terres, l’air et les pôles.

5. Je ne dirais pas qu’il est aveugle : il utilise des armes qui blessent,

6. Et tout homme qui frappe, frappe-t-il sans voir ?

7. Il ne fend pas le large éther de ses ailes agiles.                         

8. Ainsi il ne quitte jamais notre corps.

9. Pour moi, il ne sera pas nu ; celui qui dépouille les membres des dieux

10. Et des hommes, sera-t-il privé de vêtement, sans ressources ?

Tandis que je dis cela, Célia me dit en riant : « _ _ _ ?

_ _ _ . »

4. En texte et en image

dans les emblèmes d'Alciat ( XVIe siècle)

Voici un emblème du poète milanais Alciat (1492-1550). Lisez son titre. Regardez la gravure qui en est l'un des constituants.

Potentia Amoris

Potentia amoris 2 1

1. Nudus Amor viden' ut ridet, placidumque tuetur ?

Nec faculas, nec quae cornua flectat, habet.

3. Altera sed manuum flores gerit, altera piscem,

Scilicet ut terrae jura det atque mari.

Alciat, Emblematum libellus, Paris, Wechel, 1542, emblème 76

A/ Que signifie le titre ?

B/ Sur la gravure, quelles sont les caractéristiques d'Amour que vous connaissez déjà ?

C/ Quels sont les attributs qui sont différents de tout ce que nous avons vu jusqu'ici ?

D/ Essayez de traduire le poème d'Alciat.

E/ Comment justifie-t-il ces nouveaux attributs ?

5. Questions de synthèse

Quelle image de l'Amour se dégage de ces images et de ces textes ? Vous paraît-elle valorisante ou dépréciative ?

6. Travail d'écriture

A/ Quel(s) nouveau(x) attribut(s) auriez-vous envie de donner à Amour ? Expliquez votre choix.

B/ Et si Amour était une femme, qu'est-ce que cela changerait ?

Vous pouvez illustrer votre proposition et l'envoyer à Imago.

Par Virginie Leroux et les auditeurs du séminaire de littérature néo-latine de l'EPHE 2021-2022
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